“Pour comprendre un homme, il faut regarder dans son dos.”

Ne t’arrête pas de courir de Mathieu Palain

Août 2020. Mon parcours de lectrice me fait rencontrer, via son roman, un auteur atypique que je ne saurais ni définir, ni classer si on me le demandait. Mathieu Palain. Un écrivain qui m’avait raconté l’incroyable destinée de Wilfried dans Sale Gosse, roman qui avait inscrit son auteur dans un coin de ma tête, histoire que je n’oublie pas de le relire. Sauf que, débordée par les sorties et mes envies, j’ai oublié. Oublié de me pencher sur le parcours et les publications de l’auteur, mais jamais totalement oublié non plus : Sale Gosse fait partie des romans que j’offre tant je l’ai profondément aimé et vécu. Mais, ouf, je n’ai rien raté !
La rentrée littéraire 2021 nous a offert des sorties plus ou moins attendues ; très peu de surprises concernant les auteurs mis en avant, encore moins concernant les quatrièmes de couverture et les chroniques qui ont pullulé avec les service presse. Et dans la masse, un livre et un auteur discrets : Ne t’arrête pas de courir de Mathieu Palain. L’heure des retrouvailles a sonné.

De chaque côté du parloir de la prison, deux hommes se font face pendant deux ans, tous les mercredis. L’un, Mathieu Palain, est devenu journaliste et écrivain, alors qu’il rêvait d’une carrière de footballeur. L’autre, Toumany Coulibaly, cinquième d’une famille malienne de dix-huit enfants, est à la fois un athlète hors norme et un cambrioleur en série. Quelques heures après avoir décroché un titre de champion de France du 400 mètres, il a passé une cagoule pour s’attaquer à une boutique de téléphonie.
Au fil des mois, les deux jeunes trentenaires deviennent amis. Ils ont grandi dans la même banlieue sud de Paris. Ils auraient pu devenir camarades de classe ou complices de jeux. Mathieu tente d’éclaircir « l’énigme Coulibaly », sa double vie et son talent fracassé, en rencontrant des proches. Il rêve qu’il s’en sorte, qu’au bout de sa course, il se retrouve un destin.

Il était, pour moi, difficile de faire mieux que Sale Gosse. Rien dans ce livre ne m’était destiné. Je ne suis pas sportive, je ne connais absolument rien aux milieux sociaux et familiaux desquels viennent les “personnages” de Mathieu Palain, et, quelque part, je ne suis pas en mesure de totalement comprendre leurs histoires, leurs problèmes et leurs dérives, tant leur vie est à mille lieues de la mienne. Et pourtant, Mathieu Palain a su poser les mots justes, saisir les parfaites émotions, raconter l’essentiel avec une tendresse certaine, et le tout a parfaitement fonctionné. Sale Gosse fait partie de mes livres préférés, et j’ai encore les papillons dans le ventre que j’ai ressentis pendant la lecture, chaque fois que je pense à ce bouquin. Je redoutais donc le second livre de l’auteur tant j’ai aimé le premier. Et puis rien ne s’est passé comme je le redoutais : Ne t’arrête pas de courir est un livre extraordinaire, et j’aurais dû m’en douter.

Tout a commencé dès le départ, par l’écriture. Des retrouvailles qui font chaud au cœur parce que cette écriture et moi, nous nous entendons vraiment bien. Chaleureuse et sensible, elle enveloppe le lecteur, l’accompagne et le berce pour lui raconter des histoires ancrées dans le réel, pas toujours drôles donc, mais terriblement humaines. C’est cette humanité que j’apprécie chez Mathieu Palain, la façon qu’il a de dire les choses, avec bienveillance et empathie, sans juger les Hommes dont il parle, ici, Toumany Coulibaly. Bien au contraire, c’est avec délicatesse que l’auteur va nous narrer l’histoire incroyable et vraie de cet homme à double visage. Certes, Mathieu Palain dresse le portrait judiciaire de Toumany, mais loin de se contenter de relater des faits et des discussions, il s’attarde aussi sur l’environnement familial de Toumany, sa personnalité, ses valeurs et son état d’esprit. C’est finalement toute une existence qui est couchée sur papier, et l’on pourrait se dire que c’est indécent. Mais non. C’est en réalité une vie mise à nu avec pudeur dans le choix des mots et sans jamais enfoncer l’homme dont il est question. Pour comprendre, en fait ; montrer la face sombre de Toumany, oui, mais toute la lumière qu’il peut dégager, aussi. C’est délicat et brillant. Humain, avant tout.

Une nouvelle fois, les sujets n’étaient pas censés m’attirer et me plaire. Je lis une catégorie de roman noir depuis si longtemps, que j’ai oublié la saveur de certaines autres lectures. J’aime être confrontée à la noirceur des âmes, à l’ambivalence de certains personnages, aux états mentaux et psychiques des protagonistes ; j’aime les âmes torturées, le pessimisme, la noirceur de certains romans, et peut-être Ne t’arrête pas de courir a-t-il de ça, lui aussi. Oui, définitivement. Mais il a surtout une magnifique histoire d’amitié, humaine, et il a Mathieu Palain. Certes, il est aisé pour un écrivain de donner une certaine image de lui-même, plus encore à travers un livre , lorsqu’il a le temps de dresser son autoportrait de sorte qu’il soit le plus luisant possible. C’est vrai, c’est peut-être un peu facile de parler de la bienveillance de ce monsieur dans ce livre, alors qu’il en est l’auteur. Mais tout de même. L’angle choisi pour parler de Toumany ; l’écriture, les mots si importants car déterminants dans leur choix ; l’ambiance générale du bouquin, le ton employé, l’humilité et le retrait de l’auteur dans ce récit, alors qu’il est un personnage principal de l’histoire : tout ça me donne envie de croire que l’auteur est fondamentalement bon. Bon dans ses intentions, sincère dans sa démarche, et talentueux dans tout le reste. Sous sa plume, Toumany prend le visage d’un homme torturé, perdu, mais d’une humanité touchante, si bien qu’on désire le serrer dans nos bras en lui soufflant que tout va bien aller, exulter avec lui, hurler en chœur, et lui souhaiter que l’avenir soit fait de douceurs. Alors qu’il aurait été si facile de le juger et/ou de l’enfoncer, de faire dans la surenchère et le spectacle, il n’en est absolument pas du tout question dans ce livre. C’est peut-être ce qui le rend différent et puissant.

Terminer un livre de Mathieu Palain, le refermer, et même le ranger, c’est un déchirement. J’ai envie de rester dans chaque scène, chaque histoire, chaque destin. Il y a dans les ouvrages de l’auteur une authenticité qui peine à se montrer dans la littérature en général, mais chez Palain, jamais rien ne sonne faux. Et puis il y a ce côté humain très prononcé ; cette bienveillance salvatrice alors que le concept-même tend à s’échapper de nos vies. Les histoires sont dures, mais les ouvrages de Mathieu Palain font du bien. Quelle joie de savoir que d’autres lecteurs auront le bonheur de le découvrir…

“Mon rêve, c’est un livre qu’on arrive pas à lâcher et quand on l’a fini on voudrait que l’auteur soit un copain, un super-copain et on lui téléphonerait chaque fois qu’on en aurait envie. Mais ça n’arrive pas souvent.” L’attrape-coeurs de J. D. Salinger.

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