My(s)thique River

Mystic River de Dennis Lehane

On a tous vécu l’expérience de la lecture hors du commun. Ce livre qui, dans un genre que l’on connaît par cœur, arrive à nous surprendre, nous éblouir et nous retourner. Ce livre dont on pense qu’il est le meilleur de l’auteur, et que jamais, malgré tout le talent de l’écrivain, un autre roman pourra égaler, encore moins surpasser. C’est ainsi que j’ai abordé Mystic River ; avec la conviction qu’il ne serait jamais au niveau de Shutter Island et que de toute façon, à cause de son genre plus policier que thriller, il partait avec un sacré handicap. Parce que Shutter Island a été incroyable même en connaissant son adaptation par cœur avant sa lecture, pour moi, c’était LE roman de Dennis Lehane, sa plus belle réussite sur l’ensemble de son œuvre, alors que c’était mon premier roman de l’auteur. De ce fait, je ne pensais pas l’auteur capable de refaire aussi bien. Jamais je n’aurais pensé qu’en réalité, Dennis Lehane est un écrivain très doué, capable d’écrire au moins deux romans aussi forts, aussi parfaits, aussi plaisant à lire. Et puis j’ai lu Mystic River.

Ce jour de 1975, quand éclate une bagarre en pleine rue entre Sean Devine (le plus raisonnable), Jimmy Marcus (la tête brûlée) et Dave Boyle (le plus timoré), les trois garçons sont loin de se douter que leur destin va basculer de façon irrémédiable. Une voiture s’arrête, deux hommes qui se prétendent de la police font monter Dave avec eux sous prétexte de le ramener chez lui. Dave ne reparaîtra que quatre jours plus tard. On ne saura jamais ce qui s’est passé pendant ces quatre jours. Mais les trois garçons cesseront de se fréquenter.
Vingt-cinq ans plus tard, ils sont mariés et pères de famille. Sean est un policier brillant mais miné par ses problèmes conjugaux, et Jimmy, un ex-chef de gang qui s’est rangé en achetant un magasin d’alimentation ; quant à Dave, il a brièvement connu la gloire en devenant une star du base-ball, mais aujourd’hui il part lentement à la dérive.

Mystic River, c’est l’histoire de quartiers ayant vu naître, grandir et évoluer les mêmes personnes. C’est l’histoire de trois copains qui se retrouvent des années après une première tragédie, réunis autour d’un cadavre. C’est une ambiance, aussi. Il y a dans Mystic River comme une sensation de huis-clos, un étau resserré autour d’un quartier et des personnages qui empêchent quiconque de sortir de ce cauchemar effroyable. C’est donc un roman policier qui raconte l’enquête d’un duo de flics hyper sympathique, loin des enquêteurs misogynes, à l’humour graveleux, ivrognes, au bout du rouleau, dépressifs ou borderline, que l’on a mis au placard ou rétrogradés parce que les méthodes d’enquête sont discutables, que l’on a (trop) l’habitude de voir. Non. Ce sont des flics très professionnels, qui font leur boulot, le font bien et qui forment une équipe. Ils tâtonnent, cherchent, réfléchissent ensemble, rien ne leur tombe tout cuit dans la main, on s’implique dans l’enquête, on la comprend et on suit son cheminement sans ce sentiment d’être largué, d’avoir raté une déduction ou de se dire que dis-donc-c-est-quand-même-un-heureux-hasard-cette-découverte !
Mais au-delà de l’enquête policière, déjà passionnante et franchement bien construite, à mon goût du moins, il y a l’histoire des personnages, qui remonte jusqu’à leur enfance. On trouve çà et là des détails qui dessinent toujours un peu plus chaque protagoniste, sans effets de répétitions, de lourdeur ou d’inutilité. Finalement, les personnalités de chacun font partie intégrante de l’intrigue, jusqu’à la modifier, la faire avancer et parfois même, la relancer. Les âmes sont grattées, la noirceur de chacun exacerbée, il y a des fissures dans les personnalités, des drames dans les cœurs, des batailles au sein de chaque être habitant ce roman, chacun évoluant avec ses propres démons et regrets.

Dans la foulée, j’ai visionné l’adaptation cinématographique de 2003, dirigée par Clint Eastwood et portée par quelques grands acteurs, dont Sean Penn. Je ne suis pas forcément fan du casting ni du réalisateur, ce n’est donc pas un argument pour moi. Cependant, l’adaptation est fidèle au livre même si elle prend quelques libertés et raccourcis qui nuisent à la complexité de l’intrigue initiale. Le doublage français n’est pas toujours une réussite, avec le début notamment ; les personnages ne sont pas autant grattés et c’est bien dommage parce que leur histoire prend une très grande place, en réalité, dans l’intrigue. Le film, lui, les met un peu au second plan, se fixant essentiellement sur l’histoire en elle-même et le pan policier. C’est un peu dommage. Mystic River reste un bon film, une bonne adaptation, mais une adaptation qui, comme souvent, manque de quelque chose. Le plus gros problème pour moi est que j’ai trouvé les personnages fades par rapport à ceux du roman, et je m’attendais à ce qu’ils envoient tous du pâté, et pas tant que ça. Peut-être le casting est-il la cause et que certains acteurs manquent de caractère ou de charisme pour porter les vêtements des personnages qui ont été taillés sur-mesure. Peut-être qu’en réalité j’ai trop vécu le livre pour trouver n’importe quelle adaptation totalement parfaite.

Le livre, en revanche, fait partie de mes meilleures lectures policières noires. D’abord parce que l’enquête est habilement menée, complexe et riche, ce qui la rend captivante ; et puis surtout parce que les personnages sont très détaillés, travaillés, que chacun a une voix qui lui permet de s’exprimer et de raconter sa propre histoire. Vraiment, il y a un fait à surligner avec ces personnages qui sont d’une densité rare, et dont la présence remplit les pages à elle seule. Bien sûr, ils participent à la réussite de ce roman, brillant et qui envoie beaucoup d’autres livres de son genre aux oubliettes. Le sentiment de huis-clos renforce l’intensité avec laquelle on vit cette histoire, enfermés que nous sommes dans cette histoire qui n’a pas fini de nous surprendre et de nous en mettre plein les yeux, du début à la géniale fin. Définitivement, le roman policier est un art, il ne s’agit pas simplement de jeter deux flics et une enquête, de secouer les pages et de lancer ça au lecteur ; et ça, Dennis Lehane l’a très bien saisi et mis en pratique.

5 commentaires sur « My(s)thique River »

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