“Et le déluge, toujours”

Les enchainés de Franck Chanloup

J’ai connu Franck Chanloup comme beaucoup : à travers son blog. Franck est un lecteur, un lecteur qui donne son avis sur des livres que l’on ne voit pas forcément circuler sur les blogs, comme c’est le cas pour certains qui ont droit à une interminable ribambelle d’avis, et ce, dès leur sortie. Et c’est pour cela que je l’aime, ce blog de Franck ; pour la diversité des genres que l’on y trouve, la qualité des retours, le ton et la méthode, et au-delà ça, du catalogue presque inédit de romans que l’on découvre au fil des pages du site.
J’apprécie donc Franck le blogueur, celui qui sait parler des livres en y apportant une sensibilité personnelle et une authenticité certaine, mais je ne connaissais pas Franck Chanloup l’écrivain. Découvrir qu’un lecteur gribouille quelques histoires sur papier n’est pas rare, apprendre que tel ou tel lecteur va publier son premier livre non plus, on est plus ou moins surpris d’ailleurs, mais là j’avoue que je ne m’y attendais pas du tout, et je m’attendais encore moins au genre qu’est Les enchaînés. D’ailleurs au début, j’étais un peu sceptique. Je n’ai pas que des bons souvenirs lorsqu’il s’agit de lecteurs/blogueurs qui passent du côté des écrivains, et c’est une lectrice qui a bien failli commettre l’irréparable qui vous dit ça ^^ Nous ne sommes pas tous écrivains et il ne suffit pas d’avoir une idée d’intrigue pour qualifier le résultat de roman, et considérer le tout digne d’être publié. Certains lecteurs se sont lancés dans l’aventure, une partie s’est vautrée, d’autres auraient peut-être dû prendre un peu plus de temps pour peaufiner leur texte, et le reste, on en parle aujourd’hui.

1868, Sarthe. Victor est le cadet d’une famille de brigands qui enchaîne les menus larcins. Jusqu’au jour où une agression tourne mal : il se voit contraint par son paternel de se laisser accuser du meurtre commis par son frère. À tout juste seize ans, il est incarcéré au Mans puis au bagne de Toulon. Le début de son calvaire pénitentiaire sonne le glas d’une vie de malheur. Jusqu’à sa rencontre avec Léopold Lebeau, un prisonnier communard idéaliste et indomptable, avec qui il se lie d’amitié.
1872, arrivée en Nouvelle-Calédonie. Les forçats envoyés au bagne de La Nouvelle, à Nouméa, partagent les conditions sordides et les punitions éprouvantes d’une détention placée sous la férule de gardiens sans pitié. Un monde de privations et de violences inhumaines rythme leur quotidien, où la cruauté des règles édictées par l’administration pénitentiaire est la norme. C’est alors qu’un audacieux projet d’évasion voit le jour…

Contrairement à beaucoup d’auteurs qui se lancent dans l’écriture et décident un jour de publier – et on ne parle pas uniquement de lecteurs/blogueurs qui passent de l’autre côté -, on sent que Les enchaînés est une intrigue pensée, réfléchie et aboutie, qui a été écrite avec les tripes de son auteur, merveilleux conteur d’histoires que je ne soupçonnais pas tant que ça, et c’est ce qui rend la découverte incroyable. C’est donc une très agréable surprise, d’autant plus que Franck Chanloup rejoint directement la case des auteurs références, mes références bien sûr, et que ce roman restera à jamais un fantastique moment de lecture, dont je vais tenter ici de retranscrire l’intensité et la justesse. On n’est pas sortis, mais là, plus le choix, il faut se lancer !

Quand je me suis demandé par quoi j’allais commencer, tout s’est bousculé au portillon : les personnages incroyables qui habitent ce roman ? la sublime écriture ? le genre un peu historique mais vraiment pas que ça, et d’ailleurs comment le qualifier ? L’intrigue en elle-même, passionnante et inédite ? Ou alors, parler du roman en tant que tout, et pas uniquement par points saccadés ? Car là est la conclusion de ma lecture : tout est très bon dans ce livre. Rien, mais genre rien du tout, n’est légèrement en dessous d’autre chose, tout, absolument tout, m’a convaincue et emballée.
Peut-être que la façon la plus habile de parler des Enchaînés est d’abord de parler de Victor, puisqu’il est l’élément auquel tout se rattache. C’est lui que l’on découvre en premier, Victor étant le premier prénom qui surgit des pages, et ce dès la première ligne. Le lien entre ce personnage et le lecteur est donc rapidement fait, et quoi de mieux pour découvrir ce personnage que de transporter le lecteur dans sa vie miséreuse ? Il ne faudra que quelques pages pour que Victor se retrouve incarcéré et que le lecteur soit complètement happé par l’écriture de Franck Chanloup et voilà, on est dedans. Victor nous prend par la main, nous entraîne au cœur du bagne, l’auteur excellant dans la narration et les descriptions, alors même que l’on côtoie à chaque page une cruauté humaine sans nom. La maigreur des prisonniers, par exemple, n’est pas prête de sortir de ma tête tant j’ai bu les paroles de l’auteur et tant celles-ci sonnaient juste. Les maladies, les punitions, les conditions de vie, les révoltes et la terreur sont décrites avec tant de justesse que ça en devient bouleversant. Et c’est peut-être la plus grande force de ce roman, bien qu’il en ait plusieurs : l’écriture.
Il y a trop longtemps que je n’avais pas eu envie de lire un texte à voix haute, tant les mots, habilement mis bout à bout, méritent qu’on les fasse vivre. J’étais loin de penser que je m’attacherais autant au style, et j’avais encore moins anticipé la tristesse de la quitter, puis le manque après avoir refermé mon livre (que je rouvre de temps à autres pour relire certains passages qui m’ont marquée). L’ensemble est un délice et se déguste à l’infini. Qu’il aurait été dommage d’être privé de ce talent-ci qui se déploie dès le début et enivre jusqu’au dernier mot !

Si l’écriture me manque déjà, il y en a un autre que je n’aurais jamais voulu quitter : Victor. Victor et son histoire, Victor et sa personnalité, sa fragilité et sa force, Victor qui va vivre les heures les plus sombres de sa vie, les plus belles aussi, car si l’inhumanité noircit le roman, les beaux sentiments et la lumière ne sont jamais vraiment bien loin. Il est fort, ce Franck Chanloup, très fort pour nous faire passer par toutes les émotions possibles, nous plongeant à fond dans chacune d’entre-elles. Il nous torture, nous blesse, nous aime, nous achève avec cette fin incroyable qui surgit quand on ne l’attend pas et qui nous scie les pattes avant de nous abandonner, pour mieux se retrouver. Et j’espère bien, parce que des Enchaînés, je veux bien en lire des dizaines, s’ils ont cette même précision, cette beauté, cette intensité. Si la sensibilité de son auteur dégouline à chaque page, si la passion avec laquelle l’intrigue a été façonnée ressort dans chaque mot, si les personnages aussi détestables que touchants me labourent le cœur de cette façon, et si le livre m’habite avec autant de force, pendant aussi longtemps, sans jamais que la flamme ne s’attenue. Des Enchaînés, j’en veux des milliers, et j’espère que ce roman n’est que le début d’une longue série, parce que des romans pareils, je n’en serai jamais rassasiée.

Et comme dirait Franck : “J’achète ?” Et comment !!!

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