“Je suis une Storey. Mais le tout dernier modèle”

Méfiez-vous des morts de Boston Teran

Le nom de Boston Teran ne vous dit peut-être pas grand-chose, et pour cause, même sur les blogs de lecteurs habitués des éditions Gallmeister, Boston Teran est un écrivain que je ne vois jamais circuler. Pourtant, son roman Satan dans le désert, de nombreuses fois primé, n’est pas passé inaperçu, et nombreux sont ceux ayant succombé aux charmes de son premier roman. De Boston Teran, on ne sait pourtant pas grand-chose, si ce n’est qu’il écrit de merveilleux romans noirs. Son nom serait un pseudonyme, on lui prête des activités liées à la politique, on ne l’a jamais vu, et en définitive, Teran reste énigmatique.
Cette forme d’anonymat ne lui empêche pourtant pas de faire partie de la cour des grands, peut-être même lui permet-il d’aller toujours plus loin dans la confection de ses personnages et de leurs travers. Si Satan dans le désert osait déjà beaucoup, avec Méfiez-vous des morts, Boston Teran a fait un pas de plus vers le roman noir, et ce n’est pas l’ignoble duo mère/fille de ce roman qui me dira le contraire.

“Un flic qui trafiquait de la came a été abattu par un tueur à gages. Pour de bon. Et c’est ce qu’ils en concluront demain matin. C’est la vérité toute conne et c’est comme ça que ça s’est passé, bordel !” Sauf que le flic en question, un shérif nommé Sully, descendu par une tueuse professionnelle et sa fille adolescente, est parvenu à sortir de sa tombe. L’affaire – en vérité un vaste piège ourdi avec l’aval de la police – est étouffée. Et Sully, estropié et suicidaire, s’enfuit piteusement. Il reviendra onze ans plus tard. Histoire de rétablir le peu d’honneur qui lui reste, tout en sachant que les voyous, eux, n’ont rien perdu de leur superbe.

Méfiez-vous des morts”. Une phrase prononcée très tardivement dans le roman alors même que les morts-finalement-vivants hantent l’histoire du début à la fin. Une phrase qui résume tout, prononcée par Dee Storey, un personnage plein de noirceur, de vices et parfois de tendresse, dont la cruauté est un peu à l’origine de l’histoire. Cette mère toxique embarque sa jeune fille dans l’assassinat d’un policier, organisé par une bande aux membres plus corrompus les uns que les autres, qu’elles vont enterrer vivant. Un assassinat raté qui donne lieu, des années plus tard, à une intrigue des plus renversante, teintée d’action, de règlement de comptes, de sang et de tendresse.
Dans Méfiez-vous des morts, l’on retrouve la mécanique duo qui fonctionnait déjà à merveille dans le premier roman de l’auteur et qui broie les codes sexistes. Chez Teran, les méchants, les vrais, et les personnages dont il faut le plus se méfier, sont très souvent des femmes. Des femmes aux cœurs de pierre, animées par la soif de sang et/ou de vengeance, qui n’ont peur de rien et besoin de personne pour tenir leur rôle, et surtout pas des hommes. Loin d’être cependant exclus de l’intrigue, les hommes ont une place importante dans le roman, mais sans qu’aucune hiérarchie homme/femme ne se crée. Les femmes et les enfants tuent, les hommes et les caïds aiment, on est très loin du monde de Bisounours qui habille trop souvent la littérature, quoi qu’un peu moins avec le roman noir qui ose bien plus.
Si je mets l’accent sur cette facette des romans de Boston Teran, c’est parce qu’une fois de plus, ce sont les duos principaux du roman qui le font briller, des duos homme/femme dont l’un sait parfaitement laisser la place à l’autre, si bien que le sexe des personnages n’est jamais marqué sur leur front. Si on y réfléchit bien, c’est assez rare pour être noté ; les rôles, dans les romans, étant très souvent “sexualisés” et peu surprenants, et lorsqu’une femme prend les commandes des intrigues, elle emprunte bien souvent les codes masculins, notamment dans le policier. Or, dans ce roman, Boston Teran donne une vraie parole aux femmes, construites selon un rôle qui leur correspond, en appuyant, par exemple, sur l’instinct maternel et la relation mère/fille. Une relation qui par ailleurs apporte énormément de matière au roman, qui fascine, dégoute et dont on ne voit jamais la fin tant la mère est toxique. Mieux encore, l’auteur ne s’arrête jamais au sexe de ses personnages, puisque le caractère féminin des filles Storey ne les empêche pas d’être de redoutables garces et tueuses ; là où on ne les attend pas forcément, formatées par les rôles habituels. Au placard les potiches qui restent dans l’ombre des méchants mafieux, l’action ne se passera pas sans elles !

Méfiez-vous des morts est donc un roman très noir et parfois dur, dont l’intrigue prend place au cœur d’une magouille. Au départ, un évènement somme toute banal : la construction d’une école. Puis, des suspicions, des preuves, et les premiers morts tombent, la vérité est étouffée, et il faudra attendre plus de dix ans pour la voir enfin exposée au monde. Mais avant cela, il va falloir être plus malin que l’adversaire. Cela tombe bien, notre flic mort-vivant sera bien entouré, de personnages tous aussi passionnants les uns que les autres : je vous laisse tout le plaisir de découvrir l’agoraphobe Landshark, ou encore l’impitoyable Dee Storey qui va donner du fil à retordre à tout ce beau monde.
Je savais Boston Teran doué, pour l’avoir déjà lu et avoir grandement apprécié sa proposition, mon avis à son sujet est désormais un peu plus précis et enthousiaste. Cet écrivain anonyme, qui reste un mystère pour beaucoup, est avant tout un inventeur d’histoires hors du commun qui saute à pieds joints dans la gadoue, quitte à éclabousser un peu. Et c’est tant mieux.

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