“Les Ceresa avaient grandi avec la conviction d’être condamnés à mourir jeunes.”

Un jour viendra de Giulia Caminito

Plus de frontières, plus de limites. Sur son site internet, la maison d’édition Gallmeister est très claire à ce sujet : elle s’ouvre au monde, après avoir fait ses preuves en se focalisant sur la littérature et les auteurs américains.
Bush australien, pampa sud-américaine, montagnes sardes, steppe russe, fjords de Norvège… autant de nouveaux territoires romanesques à explorer pour respirer l’air frais et goûter de nouvelles saveurs”, que de belles promesses et de réjouissances. Ces nouvelles ambitions, c’est avec une auteure italienne que Gallmeister va nous les faire découvrir, puisque Un jour viendra est le premier roman de cette nouvelle ère à avoir été publié.

À Serra de’ Conti, sur les collines des Marches italiennes, Lupo et Nicola vivent dans une famille pauvre et sans amour. Fils du boulanger Luigi Ceresa, le jeune Lupo, fier et rebelle, s’est donné pour mission de protéger son petit frère Nicola, trop fragile, trop délicat avec son visage de prince. Flanqués de leur loup apprivoisé, les deux frères survivent grâce à l’affection indestructible qui les unit. Leur destin est intimement lié à celui de Zari, dite Soeur Clara, née au lointain Soudan et abbesse respectée du couvent de Serra de’ Conti. Car un mensonge sépare les frères et un secret se cache derrière les murs du monastère. Alors que souffle le vent de l’Histoire, et que la Grande Guerre vient ébranler l’Italie, le jour viendra où il leur faudra affronter la vérité. 

Un jour viendra narre les destins de deux frères nés sous une mauvaise étoile, de parents presque totalement absents du roman tant leur rôle est secondaire dans la vie familiale. Dans la maison qui abrite la famille Ceresa, règne une atmosphère poisseuse, introduite par la perte successive d’enfants, l’indifférence des parents, et l’indépendance forcée des enfants. En résultent une complicité entre frères hors pair, touchante, et une volonté de l’aîné à protéger son cadet plus faible, plus spécial, moins apte à affronter la vie, quitte à en devenir effrayant parfois. Cette intrigue sert de toile de fond à l’auteure pour dépeindre l’Italie du début du XX siècle. Le roman, aux allures de roman historique, embarque le lecteur dans des idéologies anarchistes, dans la Première Guerre mondiale, et au cœur du monastère de Serra de’ Conti, le tout inspiré d’Histoire et de personnages ayant réellement existé, et ayant un lien avec l’auteure directement.


“Les Ceresa avaient grandi avec la conviction d’être condamnés à mourir jeunes.
Au village, en les voyant passer, les gens les imaginaient déjà sous terre dans de petits cercueils, embrassés par leur mère aveugle, pleurés par leur père acariâtre, en compagnie de leurs frères et sœurs déjà disparus ou qui disparaîtraient après eux, arrachés à la vie au moment où ils auraient dû la commencer, à leurs premiers vagissements, à leurs premiers pas incertains, quand ils apprenaient à nommer le monde et reconnaissaient leurs ombres sur le mur.”

L’absence de dialogue classique et la ponctuation particulière de ce roman ne manqueront pas d’interpeller certains lecteurs, peut-être même d’en perdre certains, mais j’ai envie de dire qu’on s’y habitue vite et que ça n’enlève en rien la beauté de l’écriture. Si l’écriture y est belle, c’est probablement parce que l’auteure a su apporter à ce texte une sorte de poésie qui contraste avec l’ambiance générale du roman, plutôt noir, il faut l’avouer, pessimiste aussi, et qui raconte des destins peu joyeux et enclins à nous faire rêver. Une écriture qui fait éclater les scènes et briller les personnages, sublime les beaux sentiments et assombrit la noirceur, une écriture qui plonge le lecteur dans les décors, les scènes et l’esprit des protagonistes ; une écriture qui dévoile l’Italie comme si nous l’avions toujours connue, une Italie qui devient amie, et dont la présence parfume quasiment chaque page. Et donc, l’on tourne les pages avec frivolité au départ, avec plénitude presque, puis avec une tension qui s’installe, qui se niche au creux du ventre alors que nous sommes ballottés entre le front et les sœurs, les secrets et les drames, la vie rurale et familiale, et que tout explose en centaines de saveurs dans un final qui clos un roman des plus captivant.

Gallmeister voulait s’ouvrir au monde, grand bien lui en a pris ! Une fois de plus, la maison nous prouve qu’il est tout à fait possible de proposer des textes et des objets-livres qualitatifs, de s’ouvrir à d’autres choses, d’autres genres, en gardant ses principes et ses valeurs. Que ceux qui ont eu peur de perdre quelque chose, l’âme de la maison qui excellait dans la littérature américaine et le nature writting, soient rassurés : nous n’avons rien perdu, nous y avons beaucoup gagné.
Un jour viendra, premier roman non-américain à être publié par la célèbre maison d’édition, est une franche réussite. Il s’agit-là d’un second roman, autant dire que l’auteure est encore jeune et qu’elle ne nous a pas encore tout montré. Pourtant, l’intrigue est mature, l’écriture aboutie, les personnages poussés, on pourrait dès lors penser le potentiel de Giulia Caminito infini. L’avenir me le dira peut-être.

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