“J’ai compris comment ça marche, maintenant”

Place aux immortels de Patrice Quélard

Je dois avouer que parfois, je ne comprends pas les choix des maisons d’édition, d’éditer tel ou tel livre, et parfois même auteur/e, plutôt qu’un autre. Je comprends encore moins les Prix décernés que je fuis la plupart du temps, tant je suis à chaque fois en décalage avec les avis ; tant d’autres livres, à mon avis, méritent un peu plus d’être mis en avant et de se voir primés.
Et puis il y a des auteurs qui sont édités et récompensés, qui vous annoncent cela avec humilité, sans trop en faire, sans se survendre, et pour qui vous êtes content. Réellement content. Car au fond de vous, vous savez que cet auteur le mérite, qu’il avait toutes les cartes en main pour être publié et qu’enfin une maison d’édition, un jury, se rend compte du talent de cet écrivain. Vous êtes content car depuis que vous avez découvert cet auteur, vous croyez en son potentiel et que vous avez envie que son nom arrive aux oreilles d’autres lecteurs, dont certains seront convaincus de lui donner une chance, et de peut-être l’apprécier.
Que Patrice Quélard soit primé et édité est en soit une très bonne nouvelle et une bonne chose. Moi qui croyais à son potentiel historique, me voilà rassurée de constater que ses talents sont de nouveau reconnus, doublement cette fois-ci. Qu’il soit édité chez Plon, est encore mieux, maison d’édition qui a récemment publié le dernier livre (et non roman) de la Reine : Jax Miller. Tout un symbole, même si c’est uniquement pour moi ^^
Bien que mes publications se fassent discrètes, je vous assure qu’il m’arrive encore de croiser des livres, des histoires ou des styles, qui me donnent envie de hurler au monde entier combien je les ai trouvés bons, parfois brillants. C’est le cas aujourd’hui de Place aux immortels de Patrice Quélard, récompensé par le Prix du roman de la Gendarmerie Nationale 2021 (première édition), et qui me permet de retrouver l’auteur dans ce que je le préfère, de très loin : l’Histoire et la guerre. Je remercie l’auteur pour sa confiance, et les Éditions Plon qui m’ont permis de lire ce roman et de vivre un excellent moment. Place donc aux immortels.

Au printemps 1915, Léon Cognard, lieutenant de gendarmerie bourlingueur et anticonformiste, quitte sa brigade bretonne pour rejoindre le front de Picardie et prendre le commandement d’une prévôté de division d’infanterie. Sa nouvelle position est des plus délicates entre une bureaucratie tatillonne et l’hostilité légendaire des fantassins à l’égard des gendarmes, ces empêcheurs de tourner en rond considérés comme des planqués.
Lorsqu’il est confronté à un suicide suspect au sein de l’unité dont il doit assurer la police, Léon traite l’affaire avec son opiniâtreté habituelle. Mais celle-ci l’entraîne dans un engrenage qui risque bien de faire trembler la Grande Muette sur ses fondements…
Certains crimes ne doivent-ils pas demeurer impunis ?
À la guerre, y a-t-il encore de la place pour l’idéalisme ?
Et surtout, quelle valeur reste-t-il à la vérité quand seule compte la victoire ?

Nous sommes en 1915 lorsque Léon Cognard prend le contrôle de la prévôté dont il va un peu bouleverser les codes et les habitudes. Le premier argument de ce roman, c’est lui : Cognard. Un lieutenant au bon goût de personnage marquant, qui sort, un peu trop parfois, du cadre dans lequel sa fonction est censée l’enfermer. Cognard est un lieutenant bienveillant, humaniste, à la répartie et la sagesse indiscutables, qui parfois, lorsqu’il le juge nécessaire, met les deux pieds dans le plat. Ses convictions et sa définition de la justice, pièces maîtresses de son métier et de sa personnalité, vont le conduire à se pencher sur la mort suspecte d’un soldat. L’enquête qui en découle n’est qu’une excuse pour aborder des sujets et des thèmes, comme souvent avec cet auteur, décalés. Patrice Quélard aborde avec un certain talent les rivalités entre soldats qui ont le nez dans la boue et le sang, et la gendarmerie planquée dont le travail est aussi dénigré que raillé. Pour appuyer là où ça fait mal, toutes les occasions sont bonnes. Ce pan de l’intrigue révèle toute l’étrangeté du métier de gendarme en 1915, pendant la guerre, et la haine avec laquelle les soldats la considèrent. L’on imagine les hommes faisant régner l’ordre et la discipline, dotés d’une autorité incontestable, et l’on découvre des hommes méprisés, moqués, à la réputation tachée, et que l’on écoute à peine lorsque les morts suspectes, les coupables et les actes répréhensibles commencent à s’entasser. On ne peut qu’avoir de la compassion pour ces personnages qui prennent leur métier et rôle très au sérieux, qui croulent pourtant sous les insultes et les médisances, de la part d’hommes ingrats, jusqu’à les détruire psychologiquement, les achever. Les joutes verbales font ainsi partie intégrante du roman, sans pour autant que les personnages et l’histoire soient dénués de joutes physiques.
Des soldats tués au combat par l’ennemi, il y en aura des milliers. Des hommes morts sous les coups de leurs camarades, il y en aura aussi, à la différence près que l’on fera tout pour étouffer les écarts de ceux qui pètent une durite. C’est l’autre gros thème du roman, la façon dont l’armée se protège et étouffe les bavures afin d’éviter de trop se salir. Les hurlements des uns ne prévalent pas sur le mutisme et le silence des autres, bien au contraire, faire taire les voix cherchant à révéler la vérité est, dans le contexte du livre, un art parfois mortel, parce qu’il y a des choses à ne pas dire. Un sujet et des rivalités rarement traités, moins que d’autres thèmes en tout cas, puisque c’est la première fois que je les côtoie, ici sans filtre. Car l’auteur ose donner la parole à ses personnages, n’arrondit pas les angles et use de vocabulaire, de comportements et d’idéaux d’époque. Les dialogues y sont piquants, délicieusement drôles parfois, la personnalité de Cognard un régal. Le tout est d’une justesse rare, l’expérience inédite, comme d’habitude avec Patrice Quélard.


Comme pour Fratricide, que je conseille fortement autant aux férus d’Histoire qu’aux autres, l’auteur excelle dans l’ambiance et la description des décors historiques, de la guerre et des Hommes. S’il ne mâche pas ses mots, c’est pour mieux tailler ses personnages et son intrigue, et immerger le lecteur dans son histoire quitte à le bousculer un peu, l’émouvoir parfois, mais toujours lui faire vivre de l’intérieur des histoires et destins hors du commun. Lire un Quélard historique (et un peu policer dans ce cas-là), c’est la promesse d’un texte et d’une intrigue soignés, immersifs et documentés. C’est l’assurance d’en prendre plein le crâne et l’imagination, et de refermer le livre avec un morceau de chaque personnage planté dans la peau.
Si le prix décerné me faisait peur à cause du côté policier qu’aurait pu avoir le livre de façon prononcée, mon plaisir à lire ce livre n’a été que plus intense lorsque je me suis rendu compte de la dimension historique qu’a pris cette intrigue. Intrigue qui ne manquera pas de plaire à tous ceux qui ont déjà lu et apprécié Patrice, à ceux qui ont, comme moi, fait de Fratricide un livre hors-norme et diablement bon, ou encore à ceux qui ne connaissent ni l’auteur ni les thèmes traités. Évidemment, on ne peut jamais promettre à un lecteur qu’il passera lui aussi un bon moment, avec la même force que nous l’avons nous-mêmes vécu. Néanmoins, on peut parfois se prononcer un peu plus que d’habitude et oser conseiller un livre ou un auteur parce qu’ils le méritent, parce qu’ils sortent du lot et du cadre. Et donc, Patrice Quélard, Fratricide et Place aux immortels.

— Zigarette bitte ?
Le prisonnier allemand quémandait une tige à Bourhis qui venait de s’en allumer une. Il semblait plutôt à l’aise dans ses bottes, ce cochon-là. Sans doute le plus détendu des trois transférés, finalement. Et une trogne tout à fait sympathique, au demeurant.
— Ah non, hein, je donne pas mes sèches aux Fritz ! protesta Bourhis. Et puis quoi encore ?
— Nein. Pas Fritz ! Dieter ! Ich heiße Dieter !
— Mais qu’est-ce qu’il raconte, le Boche ?
— J’crois qu’il dit qu’il s’appelle pas Fritz, mais Ditteur, répondit Geffroy. Il a d’l’humour… ou il est con. Dans les deux cas, tu peux bien lui filer une cibiche, quand même !
— Jamais de la vie ! Qu’y retourne en Allemagne avec ses potes, et je lui filerai tout mon paquet de grand cœur !
— Bah c’est mal parti mon vieux, pour le moment on l’emmène dans la France profonde ! (Il sortit son propre étui à cigarettes et le tendit à l’Allemand) Allez, tiens mon gars, fume celle-là à ma santé !
— Danke ! Danke ! fit le Boche en tentant vainement d’attraper la cigarette entre son index et son majeur, gêné par les poucettes.
Finalement, Geffroy en sortit une et la lui colla dans le bec avant de l’allumer. Quel puissant socialisant que ce tabac ! se dit Cognard. Et quel dommage qu’il n’ait jamais réussi à s’y mettre.
— Du… du bist gefangen… tout seul ? Juste un ? demanda Geffroy.
— Nein… Zwei. Ich und mein kamerad Tomas. Kaputt !
— Ah… Désolé, Ditteur…
— Ach ! Z’est la guerre ! répondit l’Allemand en haussant les épaules.
Cognard nota que le Boche avait gagné le droit d’être appelé par son prénom à l’instant même où il avait mentionné avoir perdu un copain. L’ennemi ne perd jamais de copains, alors que l’être humain, oui – quel que soit son bord.
© Plon, 2021

Source : Patrice Quélard Auteur

12 commentaires sur « “J’ai compris comment ça marche, maintenant” »

  1. Ta critique est vraiment un très bel hommage ! Tu as été bien plus touchée que moi qui ai peut être eu du mal à voir au delà de la simplicité narrative (les derniers Actes Sud que j’ai reçus en SP m’en ont fait voir de toutes les couleurs à ce niveau là alors il arrivait sans doute au mauvais moment). Ce qui est certain c’est que j’ai appris beaucoup, comme tu le soulignes si bien 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Disons qu’un style parle différemment à chaque lecteur, l’un va trouver ça merveilleux, l’autre mauvais, chacun sa définition de la simplicité, ou du pompeux, et finalement on ne peut pas argumenter face à une question de goût 😊 Il y a des maisons qui ne me satisfont pas du tout alors que mon entourage les adore, et moi qui adooooore Gallmeister, mes copines n’adhèrent pas forcément aux histoires et écritures alors que les meilleurs bouquins que j’ai lus sont souvent de chez eux 😂

      Dans tout ce que j’ai lu de lui, Patrice a toujours réussi à m’embarquer et si tu as su retirer du positif de celui-ci, c’est le plus important 🙂

      Aimé par 1 personne

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