Williams Exbrayat – Ma vie sera pire que la tienne


Quel est le point commun entre un looser amoureux, un bouledogue alcoolique nommé Disco Boy et une jolie hôtesse de casino ? Une sévère propension à être là au mauvais endroit, au mauvais moment. Ces trois-là n’étaient pas faits pour se rencontrer, encore moins pour évoluer en milieu hostile : des trafiquants de drogues, des braqueurs grimés en présidents, des flics retors et une bête qui hante la campagne. Tuer ou se faire tuer, telle est désormais leur seule alternative.


Parce qu’il fait partie des sélectionnés du Prix des Auteurs Inconnus 2019🔎, j’ai vu fleurir de multiples avis sur Ma vie sera pire que la tienne. Certes, je ne les ai pas tous lus, puisqu’il me semble ne pas suivre la plupart des chroniqueurs choisis pour cette session, et pourtant voir défiler le titre du livre sur Facebook a suffi à ce qu’il éveille ma curiosité. Pas assez cependant pour que je l’achète sur un coup de tête. Pour cela, il a fallu un retour d’une personne dont je suis les avis et qui, surtout, sait me parler pour que je sache si oui ou non un livre peut me plaire. J’avoue avoir été très vite convaincue, entre autres par deux petits mots dans la chronique : noir et américain, et alors, j’ai pensé Gallmeister, et quand je pense Gallmeister, l’achat n’est jamais bien loin, la priorité de lecture non plus.
J’ai encore plus pensé Gallmeister en lisant le roman car dans la thématique, les décors, l’écriture, les personnages, l’ambiance et l’intrigue, on aurait pu être dans un roman édité par Gallmeister, à quelques détails près. C’est là qu’il faut que je vous dise une chose : je suis très étonnée. On ne m’aurait rien dit, je pense que je n’aurais jamais envisagé que ce livre puisse être auto-édité (le Prix des Auteurs Inconnus est ouvert, je cite « aux auteurs indépendants, publiés par une petite maison d’édition (micro éditeur) ou une maison d’édition à compte d’auteur »), mes dernières expériences ayant considérablement terni l’image positive que j’avais des livres auto-édités.
Ma vie sera pire que la tienne est venu me rappeler que l’auto-édition peut proposer des livres de cet acabit, alors même que sa qualité générale est en chute libre et que certaines maisons d’édition proposent des livres bien moins propres que celui-là. Me rappeler aussi que certains écrivains ont un réel don et pas uniquement une compétence ou un talent – au moins à mes yeux -, et que, même sans adhérer aux intrigues, on est obligés, ou presque, de leur trouver des qualités certaines. Williams Exbrayat est de ceux-là, un incroyable conteur qui manie la langue française et les dialogues avec une aisance, une qualité et un naturel que j’aimerais trouver bien plus souvent. Une écriture qui a su me faire aimer de la course-poursuite, du trafiquant de drogue, du braquage de banque et du règlement de compte en mode action et castagne : tout ce que je déteste normalement, tout ce que j’ai aimé ici, parce que c’est bien raconté et que ce n’est pas juste là parce que l’auteur aime bien les scènes d’action. Williams Exbrayat va bien plus loin que ça car, contrairement à ce que je reproche au genre (action) la plupart du temps, les personnages ici sont soigneusement travaillés, présents et suffisamment développés pour les faire exister, et participent donc activement à l’histoire. Ce ne sont pas de simples gros bras, des vilains garçons ou des Hommes violents qui tuent tout ce qui bouge, mais au contraire des Hommes qui possèdent une âme, des émotions et beaucoup d’humanité. Des personnages qui empoignent et habitent le lecteur, le font rire, le touchent, lui parlent. Loin d’être des seconds rôles, voire des pions inutiles, tous les personnages de ce roman, du chien aux présidents en passant par les hôtesses et les voleurs, ont apporté quelque chose d’essentiel à ce livre : de la vie, de la consistance et un vrai plus que beaucoup d’écrivains négligent. Un régal pour moi qui aime les personnages vivants.

Si l’écriture est clairement au rendez-vous, le reste n’est cependant pas anecdotique, loin de là, même si la construction peu étonner au départ. J’ai été un peu déstabilisée lorsqu’après quelque soixante pages, la première partie s’est clos et avec elle un pan de l’histoire globale, pour une page plus loin, commencer une nouvelle intrigue avec de nouveaux personnages. Malgré tout, je n’ai eu aucun mal à me plonger dans cette nouvelle partie sans regretter la précédente, totalement portée et séduite par l’écriture et l’histoire, et puis parce que ça ne pouvait pas être là pour rien. L’écriture était trop soignée, l’histoire trop bien pensée, pour que l’auteur se plante sur la construction. Et finalement, j’ai compris. L’intrigue est donc construite sous forme de plusieurs histoires/parties, au départ pas forcément connectées, et si certains auteurs se cassent la figure avec ce concept (Idahoa d’Emily Ruskovich est un bon exemple pour moi : les changements d’intrigue en cours de route m’ont perdue), d’autres excellent dans ce concept (Espoir sors-moi du noir de Brian B. Merrant et Aires de Marcus Malte sont pour moi deux très bons exemples) et en l’occurrence, c’est très bien fait.
Nous ne sommes pas dans une histoire de l’histoire, ni même dans plusieurs histoires qui n’ont rien à voir avec l’intrigue d’origine, mais plutôt dans plusieurs histoires avec différents personnages, qui sont liées au départ par un décor, et par beaucoup plus ensuite. Les histoires ont un point de départ individuel et plus on en avance dans leur développement, plus elles se frôlent, jusqu’à se toucher et s’entrelacer pour finalement exploser. Une histoire qui se termine en apothéose, je ne m’attendais pas du tout à ce genre de fin, et j’ai adoré ! Finalement, du début à la fin, ce roman est vraie réussite, rafraîchissante et soignée qui a fait chavirer mon petit cœur.

J’ai enchaîné les parties et dévoré ce bouquin de la même façon que j’avale un Gallmeister. J’insiste. Certains lecteurs n’osent plus lire de romans issus de l’auto-édition, d’autres n’en ont jamais lus par peur de tomber sur du sale. Je comprends les uns et je donne raison aux autres. On trouve de tout dans l’auto-édition, comme ailleurs ; des écritures plus ou moins belles ; des histoires plus ou moins bonnes ou originales ; des personnes prenant plus ou moins soin du visuel et de la forme. Je fais partie de ceux qui ont été déçus par l’auto-édition, mais ce n’est pas pour autant que je lui ferme définitivement ma porte puisque je sais pertinemment que parmi tout ce que je n’apprécie pas (mais qui marche avec d’autres lecteurs), il y a ceux qui sortent du lot. Ceux qui sont si particuliers, parfois nichés dans un genre ou une écriture qui ne séduit pas forcément et rebute même, qu’ils me plaisent à moi. Ma vie sera pire que la tienne est-il un roman particulier ? Je crois, oui. L’auteur ne fait pas dans ce qui se lit le plus, je pense, je ne suis pas certaine que la couverture et le résumé du bouquin soient très attractifs, mais bon sang, que l’intérieur est excellent, que j’ai aimé ce livre, mais surtout, que j’ai aimé le lire ! Et ça, ça change beaucoup de choses.

Extrait 📖 :

1

J’ai la gueule en feu et la peau cramée par le soleil. Le jaja est censé tout faire oublier, mais en cet instant, je me dis que j’enfile les emmerdes comme des perles avec la régularité d’un coucou suisse.
La voiture, échouée sur le bas-côté, fume comme un sapeur. Plus d’huile dans le moteur. Quand on pique une tire dans un bled où le mariage consanguin est monnaie courante, faut s’attendre à ce type de désagrément. Foutue époque. On ne peut même plus faire confiance aux gens qu’on barbote.
Le ciel est d’un bleu parfait, et le soleil tape fort. C’est l’été. La canicule. La couenne colle sous les vêtements. Une légère brise vient rafraîchir l’air ambiant. C’est encore respirable. Pas tout à fait l’enfer.
Autour, la campagne s’étale à perte de vue. Des collines boisées et des champs perdus. Quelques maisons isolées, disséminées ici et là, paraissent bien calmes. Au loin, une voiture est en approche. Le bruit du moteur déchire la campagne, mais ce n’est rien en comparaison des hurlements de Mycose qui ruinent mes tympans. Il tient sa jambe droite. Elle pisse le sang. Un joli trou dans la cuisse. La peau est noire autour de la blessure. Brûlée. À l’intérieur, la guerre des tranchées en technicolor.

Paulo lui fait un garrot. Dans une autre vie, il était infirmier. Un bon, il paraît. Il a gardé le geste sûr, mais sa lucidité est restée consignée dans la bouteille de blanc qu’il vient d’écluser en douce y a pas dix minutes. Il s’échine sur la jambe valide de Mycose tout en récitant un mantra appris lors d’une beuverie avec un drôle de gars qui était dans sa période « je fais des petits tas de sable avec des bonzes tibétains ».
Paulo, ç’a beau être le cerveau de la bande, il fait des trucs vraiment bizarres. C’est comme la fois où je l’ai retrouvé au petit matin (après une nuit de godaille carabinée), les genoux et la tête posés sur le sable et les fesses pointant vers le ciel. Il ronflait, peu concerné par les vagues qui venaient lui fouetter le visage au rythme de la marée. Il avait entamé une prière avant de sombrer. À croire que l’alcool le rend mystique, Paulo.
La voiture n’est plus qu’à une centaine de mètres. À son bord, la peste et le choléra réunis. Les cavaliers de l’Apocalypse. Des gars solides comme des buffets normands et armés jusqu’aux dents. Ils nous ont en point de mire ; trois petites choses perdues dans la pampa. J’ai les sphincters qui lâchent un à un. La rencontre est inéluctable. Va falloir faire face. J’ai peur. J’en crèverais tellement j’ai les foies. L’idée de partir en courant au milieu des champs me traverse l’esprit, mais impossible d’abandonner Paulo et Mycose. J’ai la loyauté fidèle. Je m’assois près de Mycose et pose sa tête sur mes cuisses. Il douille salement. Un rictus de douleur défigure son visage glabre et émacié. Je caresse ses long cheveux filasse qu’il n’a pas lavés depuis des lustres. Paulo s’attaque enfin à la bonne jambe. Je ferme les yeux. Ça me calme. Je repense à cette journée. Elle avait si bien débuté. Je me demande encore comment on s’est fourrés dans un tel merdier.

3 commentaires sur « Williams Exbrayat – Ma vie sera pire que la tienne »

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