Ilaria Tuti – La nymphe endormie

Lorsque j’ai découvert Ilaria Tuti, après avoir lu et tant aimé Sur le toit de l’enfer, je n’ai eu qu’une seule idée : lire la suite. Étant donné les multiples qualités du premier livre, je savais La nymphe endormie forcément bon. J’étais cependant assez loin d’imaginer que ce serait encore meilleur ; encore plus proche de ma conception de la perfection.
Je vous propose de parler de ce roman policier d’une façon un peu différente de d’habitude dans la construction et la mise en page : il est tant de tenter des choses.


Derrière la beauté bouleversante de la Nymphe endormie se cache l’horreur : au lieu de peinture, l’artiste a peint le tableau avec du sang. Voilà ce qui lance le commissaire Teresa Battaglia sur la piste d’un meurtre commis soixante-dix ans plus tôt, dans les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale. Une enquête où il n’y a ni corps ni scène de crime, ni suspect ni témoin. Rien qu’une trace génétique que Teresa remonte jusqu’à une vallée isolée et mystérieuse du nord de l’Italie : le Val Resia.
Après avoir marché sur le toit de l’enfer, Teresa doit percer le secret du sommeil de la Nymphe.


Une enquête au cœur de l’Histoire
…mais pas que

Teresa Battaglia et son équipe reviennent pour une seconde enquête, et le moins que l’on puisse dire est que ça envoie du lourd. Bon, en gros, on découvre qu’un tableau a été peint à partir de sang humain et l’enquête va mener l’équipe jusqu’en 1945, dans le Val Resia et ses montagnes, à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Objectifs ; découvrir à qui appartient le sang, qui a peint le tableau et qui est la jeune fille sur la peinture. Tout un programme.
Première constatation, le changement de décor et d’ambiance, toujours aussi présents et palpables, mais qui ne se contentent pas d’être empruntés au précédent bouquin dont j’ai parlé en janvier🔎. C’est un nouvel univers que l’autrice nous propose, avec des personnages aux comportements, valeurs et croyances bien différents, et à l’histoire aussi passionnante que celle des personnages. Car la réalisation du tableau de La nymphe endormie va embarquer Teresa, Massimo et les nouvelles et anciennes têtes, dans le sombre passé de la Seconde Guerre mondiale et des gens qui l’ont peuplé. Du déjà vu pourrait-on penser, et un sens, oui d’accord, c’est facile. La Seconde Guerre mondiale, et très souvent le nazisme, est l’explication à de nombreux maux en littérature et c’est chez elle que bien souvent, on trouve la source d’un mal présent. Du roman policier au fantastique en passant par la romance, l’époque est traitée dans tous les sens et souvent, elle retire une belle épine du pieds des auteurs qui trouvent en elle une explication toute faite, mais utilisée n’importe comment.
Oui, mais pas ici. Peut-être la période sert-elle, mais en tout cas elle ne dessert pas. Elle n’a rien de facile, elle n’est pas choisi par dépit. L’Histoire qui entoure le tableau fait partie intégrante de l’intrigue et c’est franchement passionnant. Et puis surtout on ne parle pas de nazisme et très peu de guerre, c’est la période qui est utilisée, la situation, les circonstances. Les explications trouvent leurs sources ailleurs : chez les personnages, leur histoire et les secrets gardés durant des décennies. Alors, que dire de cette enquête ? Qu’elle est magnifiquement orchestrée ? Que je me suis complètement intégrée à l’équipe et qu’avec mes yeux de lectrice, j’ai participé aux investigations ? Il y a beaucoup de ça effectivement. Une enquête parfaitement menée autant dans le présent que dans le passé, doux mélange de suspense et de cadenas débloqués aux bons moments, mais surtout une enquête qui permet, encore une fois, de déborder bien comme il faut.

Battaglia, sombre Battaglia, révèle-moi (tous) tes secrets

Je le sais et vous le savez sûrement désormais : la profondeur des personnages d’un roman compte tout autant à mes yeux, voire parfois plus, que l’histoire elle-même. Des personnages bien et suffisamment travaillés donnent forcément plus de consistance à l’intrigue, plus d’intérêt au déroulement de cette dernière et évidemment, cela me permet de toujours vivre plus intensément ce que me racontent les écrivains. C’est sûrement pour cela que je me retrouve plus dans le noir que dans le reste, car le noir met en lumière l’âme humaine avec beaucoup plus d’application qu’ailleurs, et pour cause, c’est très souvent nécessaire. Pourtant, a priori, la bonté et la bienveillance d’un personnage nécessitent autant d’application dans le choix des mots et dans la façon de creuser un personnage pour être plausible et compris, que lorsqu’il s’agit de décrire la monstruosité et l’âme dégueulasse d’un tueur en série ou d’une âme torturée. Mais disons qu’il est plus simple, je pense, d’imaginer la bonté d’un personnage que sa malfaisance, et peut-être que pour croire au pire et à la noirceur, il faut que j’y sois confrontée pleinement. Peut-être est-ce moins inné de vivre le pire, du moins chez moi. Bref, avec le noir et les âmes torturées, j’ai besoin de consistance et qu’on me mette le nez dedans, histoire que je ressente les choses jusqu’au plus profond de mes entrailles : promesse d’une lecture inoubliable. Et inoubliable, La nymphe endormie l’est indéniablement.

Sans que cela soit négatif ou dérangeant, la profondeur des personnages écrase parfois l’enquête. En réalité, il y a un admirable travail de jonglage entre l’intrigue déjà emplie de noirceur, et le développement des personnages creusés jusqu’au fin fond de leur âme. Et en première ligne : Teresa Battaglia.
Dans Sur le toit de l’enfer, j’avais déjà bien compris que ce personnage fêlé avait des choses à me dire et me raconter. J’avais entrevu ses blessures grâce à la porte laissée entrebâillée par l’autrice qui a su méthodiquement titiller l’intérêt du lecteur vis-à-vis de ses personnages, en leur laissant entendre que, mais en ne balançant que des miettes. Une astuce qui m’a poussée à me procurer la suite, pour savoir, connaître, découvrir. Les révélations au sujet de ce personnage sont à la hauteur du suspense entretenu jusqu’alors, et si certains détails ont été amorcés dans le premier roman, tout n’avait pas encore été dit. Là est tout l’intérêt de cette suite.
Car les séries, disons-le, je n’en suis pas friande. Je trouve facile, surtout dans le policier, de reprendre les mêmes personnages déjà travaillés dans un premier tome (et parfois même, juste effleurés) et de ne les reprendre que parce que ça permet d’éviter de les présenter et de les gratter (ou parce que les lecteurs les aiment bien : promesse de vendre en les réutilisant) ; tout a été fait en amont, il ne reste plus qu’à trouver une nouvelle enquête un tant soit peu originale, et parfois même pas. Quand une suite n’apporte rien aux personnages déjà existants et ne se contente que de recycler, j’ai tendance à laisser tomber rapidement car il ne m’apporte rien à moi non plus. J’ai adoré la trilogie Sandra et Marcus de Donato Carrisi pour le travail fait sur les personnages, leur utilisation et l’exploitation de leur potentiel dans les trois tomes et pas seulement dans le premier : a contrario, j’ai détesté beaucoup d’autres « séries » pour l’inverse.
Ilaria Tuti, elle, nous fait redécouvrir ses personnages ambivalents en les décortiquant un petit peu plus. Car trop décortiquer les personnalités dans le premier livre aurait été gâché l’enquête, le choix de distiller les informations sur deux livres (et peut-être plus ?) au sujet des personnages est à mon sens le choix le plus judicieux que l’autrice pouvait faire. Car des choses, il y en a à dire, que cela soit sur l’incroyable Teresa Battaglia, son passé, ses faiblesses, le mal qui la ronge, que sur les autres personnages et notamment Massimo, le collègue de Teresa. C’est la grande surprise de voir ce personnage obtenir un rôle (et quel rôle !) un peu plus important du point de vue personnel que dans le premier roman, un rôle qui permet à l’autrice de révéler et à moi d’en apprendre davantage sur ce personnage lui aussi tiraillé. Et là encore, la tension est maintenue et les informations sont données au compte-gouttes. Chez Ilaria Tuti, il y a un réel talent pour la construction des personnages et un immense plaisir pour le lecteur de faire la connaissance de chacun, comme on apprendrait à connaître de vraies personnes sur le long terme. Parce qu’il faut du temps avant qu’une personne s’ouvre à une autre, les personnages, eux, prennent le temps pour dévoiler ce qu’ils sont.

Aux frontières de la perfection

Aucun roman n’est parfait. Aucun roman ne fait l’unanimité. Je ne vais donc pas m’aventurer à dire que La nymphe endormie en est un, de roman parfait. Il a sans doute ses faiblesses, je l’entends. Sa fin, notamment. Expéditive, alors que le roman (et en réalité la duologie) prend son temps depuis le début : 604 pages de non-inutile ; pour un policier, ça commence à faire. Mais on ne peut pas tous aimer la même chose, et même si parfois j’ai quelques difficultés à saisir ce que certains lecteurs peuvent trouver de bon à certains romans, j’entends qu’on n’apprécie pas les romans que j’aime. Je les sais particuliers pour la plupart et comme je l’ai souvent dit, la noirceur me plaît. De ce fait, les romans que je place au plus haut sur mon échelle ne sont pas forcément ceux que je vais recommander à tout le monde. Cela ne m’empêche pas de délivrer mon avis sur ces livres qui frôlent la perfection, qui réussissent à me faire sentir vivante et qui me laissent groggy et orpheline en fin de lecture. Et donc, La nymphe endormie.

Ilaria Tuti est une autrice qui risque de devenir incontournable tant elle manie le policier et la noirceur qui se lit facilement avec brio. Loin des facilités scénaristiques que l’on trouve dans beaucoup trop de romans policiers et les suites notamment, La nymphe endormie est un condensé d’originalité et de travail minutieux, tant sur le fond que sur la forme. Les mots sont choisis, pesés ; les personnages et l’intrigue sont décortiqués et construits de sorte que le lecteur est toujours sur le qui-vive, et la résolution de l’enquête est passionnante. Non, vraiment, il était très difficile de faire mieux.


Un espace particulier réservé à la plus Craquotte des Fées Clochette🔎, qui a parlé de ce livre et m’a donné envie de découvrir l’autrice. Et quelle autrice ! On a beau avoir des goûts et des avis différents sur de nombreux romans et auteurs, pour Ilaria Tuti, on est bien d’accord 💕

4 commentaires sur « Ilaria Tuti – La nymphe endormie »

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