Gabriel Tallent – My Absolute Darling

À quatorze ans, Turtle Alveston arpente les bois de la côte nord de la Californie avec un fusil et un pistolet pour seuls compagnons. Elle trouve refuge sur les plages et les îlots rocheux qu’elle parcourt sur des kilomètres. Mais si le monde extérieur s’ouvre à elle dans toute son immensité, son univers familial est étroit et menaçant : Turtle a grandi seule, sous la coupe d’un père charismatique et abusif. Sa vie sociale est confinée au collège, et elle repousse quiconque essaye de percer sa carapace. Jusqu’au jour où elle rencontre Jacob, un lycéen blagueur qu’elle intrigue et fascine à la fois. Poussée par cette amitié naissante, Turtle décide alors d’échapper à son père et plonge dans une aventure sans retour où elle mettra en jeu sa liberté et sa survie.


Je ne sais combien de fois j’ai réécrit cette chronique, tantôt la jugeant parfaitement adaptée à mon avis et au blog, tantôt en me disant que j’étais à côté de la plaque et trop dans le détail. Je suis partagée entre l’envie de justifier mon avis, et la construction un peu lourde de la chronique avec des exemples et des extraits tirés du livre, justement pour justifier mes arguments. Je vais tout de même le faire.
Cette chronique ne va pas être plaisante. Ni pour ceux qui ont adoré ce livre au point d’en faire leur livre référence de l’année durant laquelle ils l’ont lu, ni pour ceux qui n’aiment pas les avis négatifs. Elle n’est pas plus plaisante pour moi, je vous rassure. Je ne suis plus intimidée par les lecteurs incapables de concevoir qu’on puisse avoir des expériences de lecture et des goûts différents des leurs, et j’arrive même à comprendre la frustration que c’est de lire un avis négatif sur un livre important, voire primordial dans nos vies de lecteur. Ce n’était donc pas le souci.
Si j’ai tant hésité en rédigeant cette chronique, c’est parce que normalement, une lecture m’apporte quelque chose de positif et j’arrive, avec plus ou moins d’aisance, à le ressortir. Une idée, une écriture, une construction, un personnage, peu importe : quelque chose. Ici, il a été très compliqué pour moi de trouver un détail plus nuancé, et le seul qui m’est venu très tardivement, est que le dernier tiers est un peu au-dessus du reste. Malgré mon expérience, je tiens à remercier la copine qui m’a offert ce bouquin, en grand format en plus, qui va rejoindre ma collection Gallmeister.

Tout a commencé par le style, il y a des mois (le livre est sorti en 2018), grâce à l’extrait disponible sur Amazon. Déjà, je n’étais pas allée plus loin que le premier paragraphe, j’ai dû me forcer à continuer un peu quand j’ai croisé les premiers retours sur ce livre pour comprendre de quoi on parlait, mais aussi voir de mes propres yeux les soucis soulevés par certains. Je me suis alors fait un premier avis qui a été suffisamment tenace, pour que je mette plus d’un an avant de lire My Absolute Darling. Finalement, la lecture complète du roman m’a permis d’affiner mon avis sur l’écriture de ce bouquin (et le reste par la suite) et c’était le but. Et autant ne pas vous le cacher : ce n’est pas terrible.
Malgré ce qu’on pourrait penser, je suis assez indulgente avec l’écriture. J’arrive à aimer des livres dont l’écriture n’est pas du tout un argument pour expliquer pourquoi j’ai aimé, en somme, des styles quelconques qui ne me hérissent pas les poils et ne me mettent pas de papillons dans le ventre. C’est le cas de la majorité des écritures, l’excellence étant rare et précieuse. En revanche, il y a des détails dont je ne peux m’accommoder : les pavés de descriptions, l’abus d’adjectifs, les pensées des personnages dans le récit, les dialogues pauvres et répétitifs, les répétitions de mots, de phrases, de faits, et j’en oublie surement. Séparément, je suis capable de les endurer ; ensemble, c’est plus compliqué. My Absolute Darling les a tous, et qui plus est, en masse. Ce n’est pas de chance.
Je vous propose donc qu’on s’attaque au développement, en commençant par l’extrait qui m’a le plus fait lever les yeux au ciel.

Chapitre 2, page 33 :
« Elle (Turtle) se fraye un chemin sur les solives du porche arrière et longe la pente de la colline où se mêlent les tritons à la peau rugueuse et les salamandres de Californie longilignes parmi les troncs pourrissants, ses talons craquent la croûte gluante des feuilles de myrte et retournent la terre noire. Elle avance avec précaution et serpente jusqu’à la source de Slaughterhouse Creek où pendent les feuilles des fougères aux tiges noires pareilles à des larmes vertes, où les capucines s’entremêlent dans cette odeur humide et fraîche, où les rochers sont couverts d’hépatique. »

Ceci est un extrait de description typique de ce qu’on trouve dans ce livre. C’est riche, on appuie sur chaque détail, on qualifie les éléments en rafale et finalement, je ne sais plus trop ce qu’on décrit, ni comment c’est parti. Pour cet extrait-ci par exemple, j’ai dû revenir au début pour me rappeler que j’étais en compagnie de Turtle. Je ne vais pas m’attarder sur les « feuilles des fougères aux tiges noires pareilles à des larmes vertes », parce qu’à la fin de la phrase, on ne sait même plus si les tiges de la fougère sont noires ou vertes, du coup j’ai tout mélangé et les fougères sont caca d’oie : hop, on en parle plus.
Cependant, au départ, j’ai fait avec, en pensant que ça allait se concentrer sur le début du roman, histoire d’instaurer une ambiance et de poser le décor. J’ai vraiment fait avec, j’ai ravalé ma mauvaise humeur et mes premiers gros mots ; en somme, j’ai donné une vraie chance au livre de proposer autre chose. Et puis j’en ai trouvé d’autres.

Chapitre 12, page 177 :
« Des lignes vertes strient la porcelaine de l’énorme baignoire à pattes de lion. Les robinets en cuivre et les tuyaux sont fixés dans des trous sommaires perforés dans les planches de séquoia, des ouvertures irrégulières transformées en repaires d’arachnides regorgeant de poches d’œufs pareilles à des boules de cotons, et de silhouettes d’araignées hantées par une gigantesque veuve noire, si gonflée qu’en arpentant le sol, elle traîne son abdomen massif derrière elle et laisse une trace dans la poussière, une créature que Martin (le père) aime surnommer “cette salope venimeuse de Virginia Woolf”.
Au-dessus de la baignoire, une baie vitrée donne sur Slaughterhouse Gulch, les pins envahis de lichen et les mûriers qui grimpent parmi les fougères. La fenêtre est mal scellée, le linteau est noir et visqueux de moisissure. Des champignons rouges poussent sur le chambranle. Leurs chapeaux sont entourés des restes blanc de leur voile.

Alors oui, j’entends l’argument : c’est isolé, ce n’est pas tout le temps. C’est vrai. Ces passages très descriptifs sont dispatchés sur l’ensemble du texte, mais ça n’empêche pas de me dire que, franchement, il y avait sûrement une façon moins lourde et plus poétique de décrire l’environnement. Et surtout, ça n’enlève pas le fait qu’il y a, à mes yeux, un abus d’utilisation d’adjectifs pour qualifier énormément de choses, sur l’ensemble du livre. Si les passages descriptifs savent se retirer de temps à autre, les adjectifs, eux, reviennent très souvent. Le plus fou est que malgré l’application de l’auteur à vouloir tout décrire, je n’ai visualisé aucun décor dans lequel je ne me suis pas du tout fondue, probablement parce que chaque élément décrit ressemble à son prédécesseur. Et c’est là que le second problème se pose : les répétitions.
Qu’elles soient de faits, de mots ou de groupes de mots, les répétitions ont clignoté tout le long de ma lecture. Page 33 : la terre est noire, les tiges sont noires ; page 177: la veuve est noire, le linteau est noir ; page 269 : le sable est noir : page 270 : les crêtes rocheuses sont noires etc. Ce n’est pas le seul mot répété dans ce bouquin, puisqu’on trouve aussi la couleur verte, le séquoia presque partout, beaucoup de capucines, des bon sang dans les dialogues, voire des copiés-collés de dialogues d’une ligne à une autre, et j’en passe. Et puisque j’ai abordé les dialogues, autant dire que dans ce roman, en plus d’être répétitifs, les dialogues sont pauvres, et je me demande même si les personnages se comprennent lorsqu’ils échangent, tant ils m’ont larguée en sautant du coq à l’âne. Et puis franchement, trouver des « au final » chez Gallmeister, ça pique un peu. Voilà, pour la forme.

Comme la partie précédente a été très longue et que j’ai plus de chose à dire sur la forme que sur le fond que j’ai plutôt trouvé vide, on va passer rapidement sur l’histoire.

On a vendu du noir, du percutant, du « tu vas t’en souvenir » – c’est ce qui revient dans les avis positifs et c’est ce que j’ai retenu. Bon, du noir, du percutant et du « tu vas t’en souvenir », pour moi, chez Gallmeister, c’est Satan dans le désert avec son gourou ignoble, c’est Le diable en personne, Les incurables qui embrasse la folie ou Les mangeurs d’argile. Ce n’est pas My Absolute Darling. C’est une question de goût et de ce que l’on considère être comme du noir, bien sûr. N’empêche que j’étais conditionnée à lire du bon gros noir et que bon, oui, il y a bien deux scènes percutantes et bien écrites – et si tout le bouquin avait été comme ça, s’il l’avait été, je vous dis pas – , mais il y a surtout, à mon avis, un raté au niveau de l’écriture qui fait que, ce qui semble relever du noir, n’en est que partiellement. J’ai eu l’impression qu’on disait sans dire, et qu’en fait, l’auteur n’assumait pas ; il sous-entend, il effleure jusqu’à brouiller les pistes, mais rarement il met les pieds dans le plat. Par exemple, les intentions et les actes du père restent assez flous, et tardivement assumés par l’auteur sans vraiment être justifiés, alors que ça aurait pu être le cœur du roman. La seule chose dont on soit certain est qu’il aime sa fille d’un amour très discutable. Voilà, on ne grattera pas plus que ça du côté du père, du grand-père, de la mère décédée, et de tous les personnages en réalité. J’ai trouvé une sorte de retenue à l’ensemble, j’ai même parfois cru que je pressentais le mal là où il y en n’avait pas et que je n’étais pas du tout en phase avec l’intrigue.
Bref, c’est le moment où je devrais mentionner l’histoire, dire de quoi ça parle, ce que ça raconte, ce que ça traite comme sujets. Je crois que je suis incapable de faire un résumé de ce livre que j’ai trouvé décousu et qui manque de tripes, de mots percutants, de noirceur, de matière et de construction. On passe d’une scène à une autre sans transition (parfois sans saut de ligne), sans logique, sans émotions (il y a un côté très linéaire dans la façon de raconter qui fait que je n’ai pas ressenti grand-chose), sans frapper là où c’est censé faire mal, en racontant, en définitive, très peu de chose et pas forcément avec force en plus. Il y a bien le dernier tiers, mieux écrit je trouve et qui bouge un peu plus entre action et scènes un peu plus percutantes, mais qui arrivent bien trop tardivement pour moi. Et là encore, je pourrais dire que j’ai eu besoin d’être confrontée à du sale et de l’ignoble pour ressentir un truc, alors qu’il y avait matière à me bousculer sérieusement ailleurs. Malheureusement, sans l’écriture adéquate, ça ne l’a pas fait.

Il n’y a pas eu rencontre entre My Absolute Darling et moi, inutile d’en remettre une couche dans une interminable conclusion, je ne saurais même comment conclure ça.