Marcus Malte – Aires

Ils sont sur l’autoroute, chacun perdu dans ses pensées. La vie défile, scandée par les infos, les faits divers, les slogans, toutes ces histoires qu’on se raconte – la vie d’aujourd’hui, souvent cruelle, parfois drôle, avec ses faux gagnants et ses vrais loosers. Frédéric, lanceur d’alerte devenu conducteur de poids lourds, Catherine, qui voudrait gérer sa vie comme une multinationale du CAC 40, l’écrivain sans lecteurs en partance pour « Ailleurs », ou encore Sylvain, débiteur en route pour Disneyland avec son fils… Leurs destins vont immanquablement finir par se croiser.
Un roman caustique qui dénonce, dans un style percutant à l’humour ravageur, toutes les dérives de notre société, ses inepties, ses travers, ses banqueroutes. Et qui vise juste – une colère salutaire, comme un direct au cœur.


À mes yeux, Marcus Malte est un des auteurs les plus talentueux et brillants, toutes générations et nationalités confondues. Autant vous dire que j’ai pleinement vécu cette sortie – ma première puisque je découvre cet auteur tardivement (comme d’habitude). Car une sortie, c’est toujours un moment particulier, entre excitation, appréhension et impatience. Aires avait tout le poids de mes attentes sur ses épaules, l’enjeu était gros, j’en attendais beaucoup. D’un bord, j’avais la certitude de passer un moment dingue avec le livre de cet écrivain, spécifiquement, de l’autre tintait la petite clochette qui voulait dire : attention il y a toujours un livre en deçà des autres, dans la bibliographie d’un écrivain. Le tout est de savoir qui va aller se rhabiller : la certitude, ou la clochette ?

Cahier Bleu
13/11/2001
La phrase du jour : « Du fric ou boum. »
Si on peut la traiter de phrase. Elle n’est pas de moi. Elle s’étale sur une banderole tendue contre le mur d’une usine Moulinex, quelque part en France.
Quelque part en France… Non. Trop vague. Trop approximatif. Ça frise le mépris. Pas d’à-peu-près quand il s’agit de guerre et de victimes. Déplions nos cartes, pointons un index sur l’endroit précis et nommons-le, pour mémoire – par respect pour les futurs morts. Les grandes batailles ont des noms. Waterloo, Verdun, Hastings, Azincourt. On se souvient, pour les avoir maintes fois rabâchés, du Chemin des Dames, de Gettysburg, d’Alésia. Les carnages, en outre, sont datés. 1515, c’est Marignan. 1805, c’est Austerlitz. 2001, ce sera Cormelles-le-Royal.
Voilà. C’est ici que ça se passe. On a rendu à César, à Bonaparte, à Wellington et aux autres, rendons à présent au sieur Jean Mantelet, dit monsieur Moulinex, ce qui lui appartient. Ou pour le moins, à ses héritiers.
Cormelles-le-Royal. Joli nom. Un petit quelque chose de médiéval. Ça sent bon sa cote de maille, cette affaire. Son armure, son haubert, son heaume sweet heaume, ses chausses plantées dans le purin et son château fort aux tours crénelées dont la massive silhouette se découpe sur le ciel au coucher du soleil, quand soleil il y a, ce qui est rare, car, il faut bien l’avouer, ça sent aussi à plein nez son patelin de pluie et de crachin.
Mais ce n’est pas ça. Nous n’y sommes pas du tout (à part, peut-être, pour la pluie et le crachin…). C’est ici et maintenant que ça se passe, pas au Moyen-Âge. La guerre est moderne. Électrique. Économique. Foin de lances et de piques et d’arbalètes, dans le coin on a forgé des presse-agrumes et des yaourtières. Pas de haches, mais des hachoirs. Pas d’épées, mais des épluche-légumes. Pas de bûchers, mais des rôtissoires. Et, pour le coup de grâce, un formidable four à micro-ondes. Le dernier cri. L’ultime fierté, hélas. Car les carottes sont déjà cuites, et le temps est venu de déposer ces armes.
(Oui, je m’amuse, et alors ? C’est que je suis poli et désespéré.)
Cormelles-le-Royal est une charmante (?!) localité du Calvados. On y compte à ce jour 4818 habitants, dont un quart environ bossent à l’usine. Les futurs morts, ce sont eux. L’usine ferme.

Très loin des romans que j’ai déjà lus de l’auteur, Aires se présente comme un livre qui dénonce (…) toutes les dérives de notre société, et dès le départ, le ton n’était pas le même. J’en ai été décontenancée ; presque inquiète. Il a fallu que je passe le cap des dix premières pages pour me rappeler mon expérience avec Carnage, Constellation, ce livre que j’ai tant aimé (un grand roman !) mais qui, au départ, m’a donné du fil à retordre, lui aussi. Parce que Marcus Malte est brillant (vous ne me ferez pas dire génie, mais le cœur y est) tout autant qu’il est (agréablement) particulier. Écriture, histoires, personnages… tout chez lui peut paraître déroutant de prime abord, et peut même rebuter. Sur moi, ces choses ont l’effet inverse. L’écriture, surtout. Et avec ce genre d’auteurs (peu nombreux), il faut que je me réhabitue au niveau littéraire, aux méthode et façon de créer la littérature, qui plus est quand le niveau est élevé, et à mes yeux, il l’est indéniablement ici.
Alors certes, une partie de moi avait dès le départ envie de vous hurler aux oreilles que, oui, bien sûr que j’ai aimé. C’est Malte, quand même ! Mais objectivité et sincérité obligent, je dois vous dire, ou vous redire, que les débuts ont été brumeux. Qu’il a fallu que je comprenne où l’auteur m’emmenait, tantôt en me tenant par la main, tantôt pas, pour que je me dise finalement : oui, d’accord, là on se retrouve. Et ça a pris un peu de temps.

En revanche, dès l’instant où j’ai compris que les chapitres n’étaient plus une suite de petites histoires faussement décousues, tout le puzzle s’est immédiatement reconstitué, et il n’y avait plus rien ni personne pour m’arrêter. Moi, l’histoire, les personnages… on pouvait désormais avancer ensemble, vivre ce texte si brillamment écrit, avec son humour, ses trouvailles, ces fulgurances, sa beauté et son esprit, son intelligence et sa finesse.
Il y a dans ce texte-ci, dans cette histoire, autre chose que de la littérature, bien plus qu’une enfilade de personnages (nombreux) ou une intrigue. Il y a une prise de position de la part des personnages (et de l’auteur ?) et une critique de la société (pas aussi prononcée que je le redoutais). Je ne lis pas ce genre de livres, j’ai très peu apprécié ce pan de l’intrigue dans Qu’attendent les singes de Yasmina Khadra, par exemple, livre dans lequel j’ai vraiment senti que l’auteur exposait son opinion (et je ne dis pas qu’il le fait, juste que je l’ai ressenti comme tel) à travers ses personnages qui, du coup, sont devenus parfois transparents.
Est-ce que ça passe mieux avec Malte ? oui, forcément. D’abord parce que c’est discret dans le sens où une critique aura toujours (ou presque) un avis opposé de la part d’un autre personnage, et surtout car ça se boit comme du petit lait. Parce que « putain d’écriture, putain d’écrivain, que de vulgarités dans cette chronique ! ». Bon et puis, on apprend des choses, il y a de la culture dans ce livre, des références, de l’information et surtout, aucune aigreur. Mais dans les faits, ne vous attendez pas à pouvoir comparer, assembler, mettre au même niveau ou dans la même catégorie, un livre comme Aires et un livre comme Carnage, constellation. Comme Le garçon. On est très, très loin de Garden of Love. Rien à voir, rien à comparer. On est dans deux univers différents, l’écriture n’est pas tout à fait la même, le but non plus, mais c’est tout autant bon.

J’avais un peu peur donc, de cette histoire de critique de la société, mais finalement, noyée dans l’intrigue, ça passe vraiment bien et surtout ce n’est pas une finalité. Il y a une vraie histoire, aussi. Avec des personnages que l’on reconnait, identifie et cerne dès le départ, alors qu’il est facile de s’emmêler les pinceaux avec autant de personnages et cette construction « décousue ». Pas chez Malte (jamais, j’ai envie d’ajouter) !
Tous ces personnages vont, comme le résumé le promet, se rencontrer de près ou de loin, mais en tout cas, chaque destin n’est pas indépendant d’un autre. Car Aires, ce sont plusieurs petites histoires découpées et racontées par bribes, agrémentées d’actualités – parce que si l’autoradio ou la télévision des personnages fonctionne, autant en faire profiter le lecteur -, qui vont se rejoindre à un moment donné. Il y a les histoires de chaque personnage, d’un bord, et l’histoire des personnages entre-eux ou certains d’entre-eux, de l’autre. Au début c’est éparpillé, puis peu à peu les liens se dessinent, le tableau prend forme, l’intrigue se fortifie, s’impose, grandit, tout prend sens et s’explique.
Le tout, non seulement magnifié par l’écriture, est aussi embelli par la mise en page travaillée différemment suivant ce qu’on nous raconte et qui le raconte, et parfois même, on y croise une sorte d’illustration. De l’italique, du gras, des tailles de polices et des polices différentes… Aires est loin d’être monotone, et à tous les niveaux, on peut dire qu’il est moderne et qu’il ose. L’écriture accompagne donc ces destins jusqu’au dénouement déchirant car, durant 488 pages, on a eu le temps de s’enticher de ces personnages et comme après un rêve, on les lâche d’une violente façon qui calme tout le monde. C’est soudain et donc surprenant, car même lorsque le destin du premier personnage est scellé, on n’imagine pas quel lien l’auteur va créer avec un autre, ni comment toute cette histoire va s’enchaîner et s’imbriquer pour finalement, nous laisser orphelin en refermant la dernière page.

Cette chronique a-t-elle nécessairement besoin d’une conclusion ? non. Tout a été dit, mais pour la forme… Marcus Malte est un écrivain que j’aime beaucoup, brillant, particulier mais doté d’un talent fou pour magner les mots et magnifier les phrases. L’écriture de cet écrivain compte autant que les histoires dans le plaisir que j’ai à le lire. Et l’histoire de Aires n’est pas une de celles déjà vues et revues. Au contraire, elle est si particulière que oui, certainement, tous les lecteurs ne suivront pas. Mais dans le fond, ce n’est pas bien grave, ça ne m’empêchera pas de conseiller cet auteur. Cependant, ne commencez peut-être pas par celui-là qui est encore plus particulier que le plus particulier de ses romans. Oui je sais, ça vous aide vachement… 🤪

Edit :
Si vous n’avez jamais lu Marcus Malte, voici dans quel ordre je conseillerais de lire les romans que j’ai lus de l’auteur. C’est un avis personnel, en fonction de mon vécu avec l’auteur et la façon dont j’ai lu chaque roman, ça ne veut pas dire que j’ai raison.
1 – Carnage, constellation. Parce qu’il permet de faire connaissance avec l’écriture de l’auteur, sans forcément avoir une histoire trop brumeuse et floue, comparée à d’autres livres. C’est un roman plus noir que les autres mais aussi plus court. Si vous n’aimez pas (ce qui peut arriver, vraiment, Malte c’est particulier), vous aurez moins de pages à endurer.
2 – Le garçon. L’écriture y est toujours magnifique, l’histoire moins complexe que les autres romans que j’ai lus, mais plus dense en nombre de pages. Il peut néanmoins se lire en premier aussi, l’histoire est vraiment chouette et il n’y a pas besoin de la même concentration que pour les deux suivants.
3 – Garden of love. Une histoire un peu plus complexe, on passe au niveau supérieur en ce qui concerne l’intrigue qui demande à ce qu’on suive un minimum. L’auteur nous embrouille, nous perd sans vraiment nous perdre, très brumeux, flou, ça fait froncer les sourcils un peu, mais c’est voulu, indéniablement.
4 – Aires. En dernier parce que je pense que si on découvre Malte avec ce bouquin que je trouve bien plus particulier que les autres, c’est compliqué. Compliqué de faire connaissance avec la plume, en même temps qu’avec les histoires un peu fouillis de l’auteur, la construction de l’intrigue, les personnages particuliers et pour le coup, la lenteur de l’intrigue. Compliqué donc.
Voilà. Vous avez été bien plus nombreux que d’habitude à réagir à ma chronique et à me demander « par quoi je commence » jusqu’en MP sur Facebook (ce qui n’arrive jamais), et comme je ne sais jamais quoi répondre parce que j’ai envie que vous découvriez tous les romans car moi je les aime tous, bah j’ai pris le temps d’y réfléchir cette fois-ci et de faire une réponse collective.

12 commentaires sur « Marcus Malte – Aires »

      1. Ça se tente, effectivement (mais je ne vais pas dire le contraire non plus… 🤣) J’ai très peu d’avis de connaissances ou de potes finalement, pas grand monde l’a lu, mais ça serait intéressant d’en parler du coup, si tu le lis un jour 😁

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          1. J’ai toujours du mal à conseiller… Dans ce que j’ai lu, « Le garçon » est une bonne entrée en matière. L’écriture est folle et l’histoire est peut-être plus « accessible », plus simple à suivre. Il y a moins d’éléments auxquels il faut s’adapter. Je ne vais pas utiliser le mot « conventionnel » pour parler d’un Malte, mais il y a ce côté plus « simple » dans l’histoire. J’ai commencé avec « Carnage, constellation », qui est un peu plus complexe mais qui reste moins brumeux que les autres qui vont suivre, il a moins ce côté puzzle, il est plus court, et il est beaucoup plus noir. Je l’ai offert à Noël à une copine, c’était son premier, et elle l’a adoré sans avoir de souci particulier. « Garden of love », lui, est très très brumeux, on reste dans le flou très longtemps, il faut suivre, ne pas perdre le fil. « Aires », c’est un peu la même chose, surtout avec le début, où entre l’écriture pointue de l’auteur et l’histoire qui nous emmène presque nulle part et partout en même temps, bon, faut pas avoir l’abandon facile et du coup, je ne sais pas si commencer par celui-ci sans connaître la façon de faire de Marcus Malte, c’est judicieux, mais pourquoi pas, si on est attiré par la quatrième.
            J’ai lu dans l’ordre : Carnage constellation, Le garçon, Garden of love, Aires, et je me dis que j’ai bien fait 😊 Et si vraiment je dois en conseiller un, je vais plus me tourner vers Carnage, constellation.

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