Margaret Atwood – La servante écarlate

415k375OfGL._SX333_BO1,204,203,200_.jpgDevant la chute drastique de la fécondité, la république de Gilead, récemment fondée par des fanatiques religieux, a réduit au rang d’esclaves sexuelles les quelques femmes encore fertiles. Vêtue de rouge, Defred,  » servante écarlate  » parmi d’autres, à qui l’on a ôté jusqu’à son nom, met donc son corps au service de son Commandant et de son épouse. Le soir, en regagnant sa chambre à l’austérité monacale, elle songe au temps où les femmes avaient le droit de lire, de travailler… En rejoignant un réseau secret, elle va tout tenter pour recouvrer sa liberté.


« On a souvent qualifié La servante écarlate de « dystopie féministe », mais ce terme n’est pas strictement approprié. Dans une dystopie féministe pure et simple, tous les hommes auraient des droits bien plus importants que ceux des femmes. Elle comporterait une structure à deux couches : la supérieure pour les hommes, l’inférieure pour les femmes. Mais Gilead est une dictature de type classique : construite sur le modèle d’une pyramide, avec les plus puissants des deux sexes au sommet à niveau égal – les hommes ayant généralement l’ascendant sur les femmes -, puis des strates de pouvoir et de prestige décroissants, mêlant toujours hommes et femmes, jusqu’au bas de l’échelle où les hommes célibataires doivent servir dans le rang de l’armée avant de se voir attribuer une Écofemme. » Extrait de la postface de Margaret Atwood.

Ce n’est pas faux de dire que La servante écarlate est (très) souvent qualifié de roman féministe. C’est d’ailleurs comme cela que je l’ai abordé, sans connaître la série ni l’histoire, simplement en pensant que c’est un roman féministe et qu’uniquement les femmes ont la vie dure : c’est comme cela qu’on m’a parlé de ce livre. Et c’est d’ailleurs pour cela que j’ai longtemps hésité à le lire, réticente à entendre certains discours féministes avec lesquels je ne suis pas forcément d’accord. Problème : le discours de ce roman est beaucoup plus nuancé, et Margaret Atwood l’a très bien expliqué dans l’extrait ci-dessus.
Toutes les femmes ne sont effectivement pas en bas de l’échelle, tout comme les hommes ne sont pas tous en haut. Je ne saurais pas dire précisément comment tout cela est organisé – je vais y revenir -, mais il y a une hiérarchie mixte et une organisation loin de séparer les hommes et les femmes en un raccourci que beaucoup font lorsqu’ils parlent de ce roman. Certaines femmes ont droit à certains privilèges, d’autres non. Oui, la narratrice peut servir le discours féministe, sûrement pas l’ensemble du bouquin. Les hommes, aussi, ont une histoire dans La servante écarlate, et eux aussi sont soumis et écrasés par plus fort qu’eux. C’est une nuance très importante que je tenais à apporter pour commencer cette chronique, puisque moi-même, je me suis fait avoir et je dois confier que ma lecture a été très difficile à cause de ça.

Mais si elle a été difficile, ce n’est pas uniquement pour ça. Le gros souci de ce livre, qui a été très peu mentionné, c’est le manque d’explication et le désordre général.

Quand un roman fait se poser des questions au lecteur, il est, à mon sens, intéressant. Le paragraphe, le chapitre ou la partie qui en dit suffisamment pour que la curiosité du lecteur s’agite, mais pas assez pour que ce dernier comprenne tout, est un mode de construction fréquemment utilisé, avec plus ou moins de réussite. Les réponses qui viennent deux ou trois chapitres après le fait, bien amenées et construites de façon à ce que ça ne dérange pas le lecteur et/ou l’empêche de saisir le reste de l’intrigue, est quelque chose que j’aime énormément. Que je cherche, même !
Quand un roman fait se poser des questions au lecteur, mais que ces questions se transforment en incompréhension au point qu’il est incapable d’assimiler ce qu’il lit à cause du manque d’informations, c’est plus problématique. La servante écarlate de Margaret Atwood est de ceux-là, et même le livre terminé, je serais incapable de vous expliquer comment la « république » fonctionne.

En franchissant le palier des 140 pages, j’ai senti poindre l’abandon ; comme d’autres. Le récit est froid, distant, les personnages sont transparents, inexpressifs. Le texte ne prend pas le lecteur par la main pour l’emmener dans son monde, lui expliquer et le faire vivre. L’auteure nous jette dans son histoire sans préambule, sans explications ni profondeur, sans poser les bases. On est complètement perdu, on ne sait pas à quelle époque on se trouve ni qui sont toutes ces femmes qui portent des tenues de couleurs différentes ; qui sont ces Gardiens, ces Marthas, ces Yeux, ou encore ces Commandants. On devine, ou du moins on essaye.
Trop d’informations sont balancées sans qu’elles soient expliquées. Le roman, l’autrice, se contentent de raconter une histoire une peu brouillonne, qui n’a pas réellement de point de départ ni de réelle organisation par la suite. Le contenu est banal parfois survolé ; une énumération d’actions à la première personne. Je mange une pomme, je prends un bain, je marche, je suis accompagnée. Je suis ici et je vais là. La narratrice habite dans une maison qui ne lui appartient pas, dans une famille qui n’est pas la sienne, il y a un homme avec qui elle a des relations sexuelles (le Commandant), la femme de l’homme (l’Épouse) et d’autres femmes habillées différemment qu’elle, d’autres hommes aussi, mais on ne sait pas qui, on ne sait pas ce qu’ils font, et c’est quoi cette maison dans laquelle les femmes s’entassent ? Des femmes qui semblent ne rien ressentir et vivre passivement. Quel est le message ?

À cela, s’est ajoutée l’écriture qui, je dois bien l’avouer ne m’a pas vraiment convenue. Pas toujours. En réalité, ce n’est pas l’écriture qui a saccadé ma façon de lire, mais les répétitions (nombreuses, mais nombreuses !) et la ponctuation. Ah ça, pour être ponctué, ce livre l’est assurément ! Un tout petit peu trop pour moi d’ailleurs, et c’est mon souci. Ces virgules qui découpent, à mon sens, assez mal les phrases et imposent au lecteur une pause non justifiée, m’ont parfois franchement agacée. Surtout au début.
Je ne sais pas ce qui m’a fait continuer. Peut-être l’espoir d’enfin comprendre l’ensemble de l’intrigue, et de vivre à mon tour tout ce dont les lecteurs ont parlé. J’avais envie de saisir de quoi on parle, comment on en est arrivé à avoir des personnages interdits de tout (surtout les femmes, effectivement), chacun semblant appartenir à une catégorie précise au rôle bien défini, avec des devoirs, des obligations et des règles. Tout cela est sous-entendu, mais pas vraiment expliqué et il faut faire avec, que l’on aime le procédé ou non. Je ne l’ai pas aimé.

C’est en franchissant le pallier de la page 250 que j’ai cru entrevoir un semblant de quelque chose. Un chapitre, une scène et toute une signification : la narratrice est conviée en cachette dans la chambre du Commandant : monsieur veut faire une partie de Scrabble. La narratrice vit cela avec à la fois de l’excitation et le sentiment de faire quelque chose de mal : elle n’a pas le droit d’y jouer. Cependant, elle utilise un mot percutant pour qualifier cet instant de jeu : luxe. Jouer au Scrabble est un luxe. Là, j’ai commencé à saisir l’ampleur de la chose parce que la narratrice elle-même s’en rend compte, alors que jusqu’à présent, elle était passive. Malheureusement, ça n’aura pas suffi ni tenu sur le reste de la lecture que j’ai trouvée longue et finalement, ennuyeuse.

Ma lecture a été pénible. Je n’ai cessé, du début à la fin, d’attendre des explications sur l’organisation de cette nouvelle société, les causes, et les rôles de chacun, explications qui ne sont jamais venues. Mon cerveau n’a pas voulu vivre l’histoire sans la comprendre, sans organisation. J’ai donc lu chaque page avec l’espoir que l’on m’explique clairement la place et le rôle de la femme, et de chaque pallier hiérarchique, les différents titres, comment fonctionne Gilead – et je sais que c’est une république uniquement parce que c’est écrit sur la quatrième, sinon dans le texte, ben comme tout le reste, le nom est balancé sans dire de quoi il s’agit. Et c’est pénible sur la longueur ! mais pénible !
Pourtant, il y avait du potentiel dans ce livre. L’histoire globale est intéressante, elle aurait pu porter un message fort ; l’univers créé et imaginé par Margaret Atwood aurait vraiment pu me plaire, si seulement j’avais eu toutes les réponses à mes questions et si les sujets avaient été traités en profondeur. Les conditions dans lesquelles j’ai lu ce roman, en étant persuadée de lire un roman féministe, ont sûrement joué dans cet échec. Je ressors de cette lecture dans l’incompréhension la plus totale.

Je me tiens raide comme un piquet. Je garde un visage immobile. Voilà donc ce que renferme la chambre interdire ! un Scrabble ! j’ai envie de rire, de hurler de rire, de tomber de ma chaise. C’était jadis un jeu de vieilles dames, de vieux messieurs, pour l’été, ou les maisons de retraite, le recours des moments où il n’y avait rien à voir à la télévision, ou un jeu d’adolescents, jadis, il y a fort longtemps. Ma mère en possédait un, rangé au fond du placard du couloir, avec les décorations d’arbre de Noel dans leur boite en carton. Elle a essayé de m’y intéresser une fois, quand j’avais treize ans, et que j’étais malheureuse et désœuvrée.
Mais maintenant bien sûr, c’est une autre chose. Maintenant c’est interdit, pour nous. Maintenant, c’est dangereux. Maintenant c’est indécent. Maintenant, c’est quelque chose qu’il ne peut pas faire avec son Épouse. Maintenant c’est désirable. Maintenant il s’est compromis. C’est comme s’il m’avait offert des stupéfiants (…)

Nous faisons deux parties. J’épelle, larynx, valence, coing, zygote. Je manipule les jetons luisants, aux bords lisses, je tripote les lettres. Cette sensation est voluptueuse. C’est la liberté, un aperçu de la liberté. J’épelle Flasque, Gorge. Quel luxe !
La servante écarlate – Margaret Atwood – pages 250 à 251

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4 commentaires sur « Margaret Atwood – La servante écarlate »

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