Jo Walton – Mes vrais enfants

41a+X3aguyL._SX296_BO1,204,203,200_Née en 1926, Patricia Cowan finit ses jours dans une maison de retraite. Très âgée, très confuse, elle se souvient de ses deux vies. Dans l’une de ces existences, elle a épousé Mark, avec qui elle avait partagé une liaison épistolaire et platonique, un homme qui n’a pas tardé à montrer son véritable visage. Dans son autre vie, elle a enchaîné les succès professionnels, a rencontré Béatrice et a vécu heureuse avec cette dernière pendant plusieurs décennies. Dans chacune de ces vies, elle a eu des enfants. Elle les aime tous… Mais lesquels sont ses vrais enfants : ceux de l’âge nucléaire ou ceux de l’âge du progrès ? Car Patricia ne se souvient pas seulement de ses vies distinctes, elle se souvient de deux mondes où l’Histoire a bifurqué en même temps que son histoire personnelle.


Aujourd’hui : confuse, lut-elle sur sa feuille de soins. Confuse, moins confuse, vraiment confuse… « Vraiment confuse » : deux mots que les infirmières notaient souvent, en abrégeant : VC. Ça la faisait sourire. « VC » comme « Victoria Cross », la plus haute distinction du pays. Son nom figurait aussi sur la feuille – enfin, son prénom, seulement : Patricia. Comme si en vieillissant elle était redevenue une enfant, comme s’il fallait la priver de toute dignité en la dépouillant à la fois de son patronyme et de son diminutif préféré. Cette feuille de soins, on aurait dit un bulletin scolaire, avec ses petites cases et ses catégories bien définies qui ne permettaient pas d’exprimer la complexité de chaque situation. « Mauvaise prononciation. » « Manque de concentration. » « Aujourd’hui : confuse. » Des termes froids, distants, sans aucune compassion. « C’est pas vrai, mademoiselle ! » se seraient exclamées les gamines d’aujourd’hui. Au même âge, les élèves dociles de ses premières années d’enseignement n’auraient jamais osé s’adresser ainsi à un professeur. Elle non plus, d’ailleurs. « C’est pas vrai, mademoiselle ! » Elles étaient de plus en plus culottées, ces gamines. Les conséquences d’un féminisme qui les atteignait par ricochet. Elles les avaient acceptées, mais cette concession ne lui avait pas facilité la tâche. À son tour, elle brûlait d’envie de crier aux infirmières qui notaient leurs observations sur sa feuille de soins : « C’est pas vrai, mademoiselle ! Je suis seulement un peu confuse aujourd’hui ! »

Et Dieu créa la ponctuation… (Mais l’Homme ne l’utilisa pas à bon escient.) Merci à Brian Merrant pour sa contribution à ce titre.

Cinq, c’est le nombre de livres que j’ai abandonnés en un peu moins de trois jours. Problème de style trop banal, d’intrigue pas assez séduisante ou d’ambiance un peu molle, toute la pré-sélection que je fais chaque fois que je dois choisir une nouvelle lecture y est passée et la mayonnaise n’a pas pris. Conséquence principale de mon état d’esprit actuel : il faut que ça envoie, et ce, dès la première ligne. Force est de constater que les romans que j’ai pré-élus n’ont pas fait le boulot. Et puis il y a eu les premiers mots de Mes vrais enfants, roman que j’ai reçu fin mai et que j’ai laissé dormir dans ma PAL un petit peu. Très souvent, c’est le style qui fait tout, au départ. C’est lui qui injecte – ou pas d’ailleurs, comme j’ai pu le constater -, la boule d’enthousiasme au creux de mon ventre, puis, l’histoire fait le reste.
Une écriture est perçue totalement différemment d’un lecteur à un autre, mais en ce qui me concerne, celle de Jo Walton a instantanément eu des effets. Je ne vais pas m’étaler en disant que c’est mélodieux, doux et très agréable à lire – c’est le cas -, mais je tiens à mettre sous les projecteurs un détail qui a tout de même son importance, qui donne une sonorité, un rythme, une mélodie au texte, et c’est en lisant des livres comme celui-ci que je m’en rends compte : la ponctuation. Ici, je l’ai trouvée parfaite, originale, tous les signes ou presque, sont utilisés. Elle donne indéniablement du rythme, embellie le texte et lui donne du cachet. Il est si rare de trouver une ponctuation comme celle-ci, qu’il me semblait important de la mentionner ; ça change des phrases courtes séparées par un point, ou des phrases à rallonge avec un milliard de virgules qui embrouillent tout le monde.
J’ai donc poussé un soupire de soulagement en ouvrant ce livre, je me suis détendue, puis affalée dans mon fauteuil, et la machine était lancée. Pourtant, ce n’était pas gagné à cause du genre : la science-fiction. Genre plutôt large, mais qui regroupe pas mal de choses dont je ne suis pas spécialement friande et qui ne m’attirent pas, la science-fiction aurait pu être un frein si ce livre ne m’avait pas été conseillé par une personne qui conseille peu, mais conseille bien (redites coucou à Brian🙃). Je le remercie donc d’avoir mis fin à l’enchaînement d’abandons qui pimentait ma vie de lectrice depuis plusieurs jours.

Un choix, deux vies.

Si le style m’a énormément plu, – et celui qui se rapproche le plus de cette plénitude à la lecture, est celui de Marcus Malte -, l’histoire n’a pas tardé à suivre le même chemin. Le lecteur fait la connaissance de Patricia, une femme âgée dont on pense d’abord qu’elle est atteinte de la maladie d’Alzheimer puisqu’elle oublie, confond et mélange les choses et les souvenirs. Grâce à la quatrième de couverture, le lecteur est averti de la tournure que va prendre l’intrigue ; il n’empêche que je trouve que le côté science-fiction de cette intrigue est bien amené et de façon très naturelle, idéal pour les lecteurs un peu réticents à la SF comme moi (encore que, ce n’est pas cette partie-ci de la SF qui me rebute le plus.)
Le livre nous raconte les vies de Patricia en faisant un bond de quatre-vingt-deux ans dans le passé, pour finalement arriver au choix crucial qui va être le point de départ de ces deux vies : la demande en mariage de Mark. Dans une vie, Patricia va accepter, dans l’autre, elle va refuser. En découlent, deux histoires différentes qu’elle est persuadée d’avoir vécues.
Chaque vie amène avec elle multitude de sujets pas forcément toujours abordés en profondeur, mais parfaitement relatés pour que les messages passent. La femme et ses rôles, ses droits et devoirs prennent une place conséquente. Les deux vies étant diamétralement opposées, c’est un éventail très large de la condition féminine et de la société en général qui nous est proposé. De la femme complètement soumise à son mari et à son rôle de femme au foyer, à la femme homosexuelle des années 50 et 60, qui s’émancipe et se suffit à elle-même, Jo Walton dépeint deux vies qui ne font pas appel aux mêmes émotions chez le lecteur, ni aux mêmes combats. Quand dans l’une notre comportement sera d’être admiratif, dans l’autre c’est la compassion qui primera. Ce qui est sûr, c’est que dans les deux cas, Patricia sera une femme de volonté et moderne qui ne cherche qu’à s’ouvrir et s’épanouir ; et tant pis si elle ose, tant pis ça n’est pas conventionnel.

La science-fiction au service de la femme.

La science-fiction n’est, en définitive, qu’une excuse pour aplatir, côte à côte, des sujets, des vies, des situations très différentes qui permettent d’aborder famille, politique, sexualité, mœurs, coutumes, divorce, culture, homosexualité, progrès… au fils des ans. Beaucoup de sujets sont condensés dans ce livre magnifiquement écrit, que j’ai pris plaisir à lire, même si le genre ne me convient a priori pas.
Mes vrais enfants n’est pas un roman qui entretient le suspense et dont on lit chaque ligne avec l’angoisse de savoir ce qui va se passer pour l’histoire et les personnages. Ce roman se rapproche un peu de la biographie, celle de notre Histoire et surtout du personnage principal, Patricia, et de façon plus large, celle de la femme. L’histoire et les vies du personnage central sont narrées en détails, au moins pour les grands pans de ses vies ; les plus importants, ceux qui nous parlent et qui nous rappellent qu’il a fallu du temps pour que la femme arrive à ce qu’elle peut être à notre époque, et qu’elle n’était pas – pas même en rêve – il y a de ça plusieurs décennies. Et finalement, c’est aussi un peu, et peut-être surtout, la biographie de la femme qui est dépeinte dans ce roman, sans pour autant avoir un côté moralisateur ou trop valorisant qui dirait : regardez ce que la femme a vécu, ô pauvre petite chose. Le texte et les idées, les faits et la critique sont beaucoup plus bienveillants que cela, moins agressifs et moins culpabilisants. Jo Walton a choisi l’angle d’attaque approprié pour que ce sujet, les femmes, me plaise et touche le lecteur qui, s’il adhère au concept du livre et aux sujets traités, sera forcément embarqué dans cette intrigue si bien narrée.

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