Franck Bouysse – Né d’aucune femme

51tpchk+6kl«Mon père, on va bientôt vous demander de bénir le corps d’une femme à l’asile.
— Et alors, qu’y a-t-il d’extraordinaire à cela ? demandai-je.
— Sous sa robe, c’est là que je les ai cachés.
— De quoi parlez-vous ?
— Les cahiers… Ceux de Rose.»
Ainsi sortent de l’ombre les cahiers de Rose, ceux dans lesquels elle a raconté son histoire, cherchant à briser le secret dont on voulait couvrir son destin. Franck Bouysse, lauréat de plus de dix prix littéraires, nous offre avec Né d’aucune femme la plus vibrante de ses œuvres. Ce roman sensible et poignant confirme son immense talent à conter les failles et les grandeurs de l’âme humaine.


J’ai découvert Franck Bouysse très récemment avec Glaise, qui a directement rejoint ma petite étagère à livres préférés et c’est donc tout naturellement que j’ai voulu me procurer un autre livre de cet auteur. Le hasard a fait que le nouveau roman de l’auteur était en passe de sortir et que j’ai tendance à prendre le train en marche plutôt qu’à remonter les wagons pour aller aux origines, sauf cas exceptionnels. Mais le nouveau Bouysse a surtout deux très bons arguments qui font que, nouveau roman ou pas, j’aurais acheté Né d’aucune femme et précisément celui-ci : son titre mystérieux qui nous pousse à nous faire la réflexion que « ce n’est pas possible de naître d’aucune femme, que veut donc dire l’auteur ? » et sa jolie couverture – absolument sublime en vrai. Aussitôt ma précédente lecture terminée, je me suis ruée sur ce livre qui patientait depuis le matin sur mon étagère et dont je n’aurais repoussé la lecture pour rien au monde, même pas pour cause d’invasion de créatures étranges types zombies.

Cela n’a pas encore eu lieu. Il ne sait rien du trouble. Ce sont des odeurs de printemps suspendues dans l’air frais du matin, des odeurs d’abord, toujours, des odeurs maculées de couleurs, en dégradé de vert, en anarchie florale confinant à l’explosion. Puis il y a les sons, les bruits, les cris, qui expriment, divulguent, agitent, déglinguent. Il y a du bleu dans le ciel et des ombres au sol, qui étirent la forêt et étendent l’horizon. Et ce n’est pas grand-chose, parce qu’il y a aussi tout ce qui ne peut se nommer, s’exprimer, sans risquer de laisser en route la substance d’une émotion, la grâce d’un sentiment. Les mots ne sont rien face à cela ils sont des habits de tous les jours, qui s’endimanchent parfois, afin de masquer la géographie profonde et intime des peaux ; les mots, une invention des hommes pour mesurer le monde.

Le début du livre met en scène Gabriel, un prête, ainsi qu’une pénitente. Cette dernière informe Gabriel que des cahiers ont été cachés sous la robe d’une femme qu’il va devoir bientôt bénir. Sous l’insistance de la pénitente, Gabriel finit par céder et promet qu’il récupérera les cahiers à cette occasion. Ce qu’il fait. Curieux, il entreprend alors la lecture de ces cahiers qui retracent le calvaire d’une femme nommée Rose. Calvaire qui nous est raconté.
Rose est alors une jeune fille de quatorze ans, aînée d’une fratrie de quatre enfants, dont les parents sont pauvres. Pour subvenir aux besoins de sa famille et survivre, le patriarche prend la décision de vendre Rose à une famille plus aisée ; un homme dit Le Maître, sa mère, dite la vieille, et la femme de ce dernier. Sur place, Rose se voit confier la laborieuse mission d’entretenir la maison et de gérer les repas. Mais sa mission ne va pas s’arrêter là et comme Edmond, le jardinier, le lui avait conseillé, Rose aurait mieux fait de s’enfuir à toutes jambes pendant qu’il en était encore temps. Au sein du château et au-delà, c’est un réel enfer que la jeune fille va voir, vivre et subir.

Même s’il y a un goût de déjà lu sur certains éléments et qu’on peut, à raison, dire de l’histoire de Rose qu’elle ne se différencie pas complètement des autres histoires similaires, j’ai franchement été prise par l’intrigue portée par une écriture à la hauteur de sa réputation. Le genre d’écriture qui fait grandir le lecteur et fait évoluer notre façon de considérer la langue française et de l’utiliser, comme si après un Franck Bouysse les mots avaient un son et que nos phrases étaient une chanson. D’ailleurs, je me surprends très souvent à fredonner un texte de Franck Bouysse plus qu’à le lire, avec des intonations très marquées, un rythme prononcé et une aisance singulière. Combinée à une histoire passionnante et qui remue les entrailles, ça ne pouvait que fonctionner.

Au vu des indices et du cadre de vie des personnages, on peut facilement conclure que cette histoire ne se passe pas à notre époque, qu’elle a sûrement plusieurs dizaines d’années et malgré cela, tout en sachant que ça ne fonctionnait pas comme aujourd’hui et que les valeurs et les mentalités étaient très différentes, l’histoire de Rose à une odeur d’injustice, presque de scandale. On pense, bien évidemment, que tout cela ne peut arriver, que c’est impossible d’infliger pareil destin à une gamine et, quels monstres sont donc ces personnes pour en arriver là ? Et pourtant…
Si au début le roman se veut gentillet et assez classique dans l’utilisation du rôle de Rose au sein de la propriété, la violence et l’effarement, eux, vont crescendo. La violence physique, morale et la violence des émotions. Celles de Rose bien sûr, mais aussi de son père et d’Edmond qui ont eux aussi droit à leurs chapitres et leur histoire, leur douleur et leur remord. Ainsi, on découvre plusieurs facettes de cette intrigue, les sentiments des personnages qui regrettent d’avoir vendu leur fille et ceux qui vivent avec le fait qu’ils savent très bien ce qu’il va se passer pour Rose, mais qui ne disent rien. Et finalement, le lecteur a le plus mauvais rôle parce qu’il est obligé d’être passif et silencieux. Parce que l’histoire est écrite et qu’il ne peut rien y changer. Parce qu’il n’a pas d’autre choix que d’être effaré en découvrant l’ampleur de l’inhumanité de ces gens et jusqu’où ils sont prêts à aller.

L’histoire est sympa, le dernier tiers et la fin sont chouettes, mais clairement, c’est le style qui a pris le dessus sur l’histoire dans ce livre, ce que je n’apprécie pas forcément ; je préfère lorsque les deux sont complémentaires. J’ai pris énormément de plaisir à lire, un peu moins à vivre l’histoire, même si je l’ai aimée. Je ne suis pas en train de dire que le livre est mauvais ou qu’il ne m’a pas plu, mais simplement que la sublime écriture a un peu bouffé l’histoire et qu’il y a un léger déséquilibre, non ressenti dans Glaise. On reste tout de même dans une bonne lecture, agréable et belle, dure et noire. Un mélange d’émotions et d’ambiances parfois contradictoires qui font passer le lecteur par une large palette de réactions et de ressentis. À titre de comparaison, Glaise reste bien au-dessus en ce qui me concerne.

Né d’aucune femme

2 commentaires sur « Franck Bouysse – Né d’aucune femme »

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