John Faredes – Le neuvième fragment

le-neuvieme-fragment.jpgAuteur à succès de thrillers, John Conroy reçoit une lettre d’une certaine Sharon Palmer, accompagnée d’une clé USB. Fille d’un millionnaire, Sharon est une icône du cinéma underground. Selon la rumeur, la projection de son dernier film Le Neuvième Fragment aurait fait basculer ses spectateurs dans une folie suicidaire. Il ne resterait dans le monde qu’une seule copie du film maudit…
Sur la clé USB, un film gore pour le moins réaliste laisse à John un sentiment de dégoût mêlé d’interrogation : pourquoi est-ce à lui que Sharon s’est adressée ? En se rapprochant de la famille de la jeune femme, il découvre que celle-ci vient d’être kidnappée. Preuves de l’enlèvement : un courrier signé du nom de Sharon… et deux doigts fraîchement tranchés.


S’il part d’un fait banal et ne m’a pas totalement convaincue, Le neuvième fragment n’en est pas moins étonnant. Très étonnant et parfois même dérangeant grâce (ou à cause) de ses personnages aux double visages, défauts, déviances et/ou part d’ombre. Une double personnalité qui ne concerne pas que les personnages, mais également l’auteur. Du moins, son écriture. Tantôt douce, tendre et touchante, elle se révèle parfois monstrueuse, dure et choquante, à l’image des personnages. Snuff movie, tentatives de viol, meurtres, tortures, il faut parfois s’accrocher mais globalement, rien d’insoutenable. Cela fait partie de l’histoire et des caractères des personnages, et est totalement intégré à l’intrigue. Dès lors que ces parts d’ombre sont justifiées, il n’y a aucun souci à les accepter d’autant plus que la façon dont elles sont intégrées à l’histoire est plutôt originale.
Le neuvième fragment (dont l’explication du titre fait aussi partie de l’originalité de cette histoire) met en scène un personnage attachant dès le début grâce à l’une des facettes de la plume de John Faredes.

Ce jour-là j’étais arrivé un peu plus tard, la faute à un coup de fil de dernière minute de mon agent littéraire, Francis. Une grappe de bambins excités surgissait déjà de l’entrée de l’école primaire. Parmi eux, j’avais reconnu Lisa. Elle avait aussitôt repéré ma voiture et, souriante, s’était empressée de venir à ma rencontre.
Je n’avais pas eu le temps de sortie de mon véhicule et de lui dire de m’attendre : elle avait bondi comme une furie sur la route, et une voiture grise l’avait percutée.
Le chauffeur avait freiné comme un malade, mais le mal était fait : le corps de Lisa, telle une poupée de porcelaine, avait rebondi sur le pare-chocs et s’était propulsé dans les airs, avant de s’écraser sur le bitume, face contre terre. (…)
J’avais contemplé une nouvelle fois le corps inerte de Lisa, et j’avais alors compris qu’elle ne se relèverait jamais plus. Lorsque les pompiers étaient intervenus, je m’étais retenu de leur dire de laisser tomber. Ma fille de six ans était morte, et rien ne pourrait y changer quoi que ce soit, pas même l’intervention experte et maîtrisée de ces hommes qui, comme moi, semblaient ne se faire aucune illusion.

John Conroy est la facette réservée de la plume de l’auteur. Ce personnage apporte douceur et émotions à l’intrigue entre la perte d’une enfant de six ans et un mariage qui bat sérieusement de l’aile – le couple ne s’étant jamais remis de la perte de leur enfant et pire, la femme reprochant presque à John la mort de Lisa. Carol, la maman, et sa propre douleur brillent par leur grande absence dans le roman même si j’avoue ne pas avoir trop compris la nécessité d’intégrer ce personnage qui ne sert à rien et sort de l’histoire aussi rapidement qu’elle y est entrée.
Le contraste avec des personnages comme Andy, un jeune homme de dix-neuf ans fan de Sharon Palmer – réalisatrice de films trash et de snuff movie – est renversant. L’auteur s’autorise une autre forme de récit et d’écriture : plus vulgaire, dérangeante et agressive.

Andy quitta la page, ouvrit le dossier concernant ses « films » favoris et lança Primal Fuck. De tous les snuff facilement accessibles dans le commerce (illégal, cela allait de soi), Primal Fuck était, de l’avis d’Andy, le plus jouissif jamais réalisé. Le concept était des plus simples. On kidnappait des filles. On les séquestrait. Puis on les sortait de leurs cages, une à une, dans le but d’assouvir sur elles les désirs les plus terribles et bestiaux. D’abord on les baisait, en toute brutalité, et ensuite on les torturait. C’était aussi simple que cela. Et la simplicité, de l’avis d’Andy, avait souvent du bon.

Ce personnage ne sera pas le seul concerné par cette plume virulente, les parts d’ombre étant clairement exposées que cela concerne les personnages masculins ou féminins. Exit les êtres raffinés et délicats (et bon sang que ça fait du bien de ne pas être exclusivement des petites choses fragiles que l’on doit protéger), les femmes aussi ont des choses à se reprocher et sont parfois malmenées, voire coupables et mauvaises. Ces failles sont ce qui rend tous ces personnages réalistes, leurs émotions et leurs douleurs débordant de tous les côtés.
Cette particularité que les personnages se partagent, tantôt ange, souvent démon, torture le lecteur perdu entre compassion et incompréhension vis-à-vis de ces personnages pour qui on a de la pitié d’un bord, mais que l’on trouve injuste, immonde, et terrible la plupart du temps.

L’auteur joue sur plusieurs tableaux en partant d’un fait qui peut, si on a des a priori, rebuter. Un écrivain (oui encore !), John Conroy, reçoit une lettre qui enveloppe une clé USB envoyée par Sharon Palmer, dans laquelle John découvre un film réalisé par ladite Sharon. Un film dérangeant à la hauteur (ou presque) de la réputation trash de la réalisatrice. Ne comprenant pas pourquoi Sharon lui a envoyé ce film, John entame des recherches et découvre qui est Sharon Palmer et sa famille. Famille qu’il contacte dans le but de localiser Sharon et c’est à l’occasion d’une rencontre avec le père de la jeune femme que John découvrira qu’elle a été enlevée et qu’il est donc impossible qu’elle lui ait envoyé cette lettre. Tous les regards se portent alors sur le ravisseur et John n’aura de cesse de découvrir pourquoi il a été impliqué dans cette histoire, tout en enquêtant discrètement sur la famille et sur la potentielle identité de la personne qui a enlevé Sharon, afin de la retrouver.

Mais c’est un tableau bien plus grand que l’auteur offre au lecteur. Andy (l’amoureux des snuff), Noah (le frère de Sharon), CinemanX (le détenteur d’un film très rare de Sharon), le journal intime de Sharon, Barker le ravisseur… sont autant de personnages et de tableaux qui viennent assombrir l’histoire et lui donner de la consistance.
J’ai donc beaucoup aimé cette histoire pour ce que je viens d’énumérer. Mais attention, même si ça reste un très bon thriller assez original, plus original que bien d’autres thrillers que j’ai lus, tout ne m’a pas convaincue.
Le côté auteur-enquêteur ne m’a pas emballée plus que cela. J’ai trouvé quelques facilités dans la façon de faire avancer « l’enquête » et ça n’est pas la partie qui m’a la plus intéressée. Pareil pour le semblant de suspense autour des identités de CinemanX et Barker qui n’a pas du tout éveillé ma curiosité et mon envie de savoir. Je n’ai d’ailleurs pas su déterminer si l’auteur avait réellement voulu cacher ces identités ou à l’inverse, donner un temps d’avance au lecteur tellement elles sont évidentes dès le départ. Cela dit, ça ne gâche absolument pas l’histoire, ces identités, me semble-t-il, ne sont pas vraiment le cœur du sujet, du moins, le fait qu’on ne les connait pas ne prend pas tant de place que cela.
Malgré ces bémols, j’ai l’intime conviction qu’il y a du potentiel chez cet auteur qui a su se distinguer et apporter quelque chose de nouveau et de moderne au thriller. D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé cette modernité et ai apprécié que l’auteur glisse dans son roman un passage manuscrit lorsqu’il parle d’une lettre et un dessin lorsqu’il mentionne un tatouage par exemple. C’est le genre de détails qui me plaît beaucoup parce que c’est assez rare et que ça apporte une touche d’originalité non négligeable.

En bref, une jolie découverte qui va me pousser à garder un œil sur l’auteur.

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