Marguerite Duras – La pluie d’été

512HaL7r8tL._SX300_BO1,204,203,200_.jpgAprès un long silence dû à la maladie, Marguerite Duras publiait en 1990 La pluie d’été. Ernesto, le héros, vit dans une famille nombreuse et pauvre : parents immigrés, chômeurs, mais son environnement ne l’empêche pas d’être un génie. La complicité entre Ernesto et sa sœur Jeanne les conduit à l’inceste. Ernesto est heureux dans le malheur de l’être. Ce qu’il vit est un bonheur contradictoire, douloureux. Le feu sous la cendre. La vraie chaleur et le seul espoir sont dans la complicité qui unit les membres de la famille.
Ernesto et Jeanne, après la pluie de l’été qui marque la fin de l’envoûtement et de l’enfance, se sépareront.


Ernesto est l’aîné d’une fratrie de sept enfants qui n’ont jamais été scolarisés, qui ne savent ni lire, ni écrire, parlent un français approximatif et dont les parents aux caractéristiques quasi-similaires ont, en plus, la malchance d’être au chômage et pauvres. Dans cette famille, c’est pomme de terre tous les jours mais on s’en contente. On n’a pas grand chose, mais on se satisfait de ce que l’on a. On est uni, on s’aime dans tous les sens, peut-être un peu trop parfois.

La façon dont est construite cette famille est aussi étrange que touchante. Il y a la mère qui semble tout diriger et contrôler, mais qui en même temps délègue vachement à son fils aîné, Ernesto. Ce gamin, qui n’a pas d’âge, est le lien qui unit parents et enfants. Les petits, ses brothers et sisters comme il les appelle, comptent sur lui, paniquent dès qu’il s’en va et s’accrochent à ce grand frère comme à une bouée de sauvetage. Et c’est peut-être ce qu’il est, au moins dans l’esprit des petits. Et pour cause, Ernesto prend très à cœur la protection de ses frères et sœurs comme s’il s’agissait de ses propres enfants. Cette fratrie qui prend beaucoup de place dans ce roman – et c’est une prouesse parce que la plupart des enfants ne sont que des figurants dont on ne connaît ni le sexe, ni l’âge, ni les prénoms – est d’une beauté rayonnante.
Il y a quelque chose de très profond dans cette relation fraternelle, quelque chose de pur, absolument pas calculée et qui apporte énormément de douceur à ce livre alors que l’on nage dans la précarité et la pauvreté.

Cette douceur et cet amour dégoulinent à chaque phrase prononcée par un membre de la famille sous la magnifique plume de Marguerite Duras. C’en est bluffant, comme toujours. Ce récit est néanmoins beaucoup plus moderne que les deux autres dont j’ai déjà parlés (L’amant et Le ravissement de Lol V. Stein) dans la manière de construire les phrases, mais pas moins joli et poétique. Marguerite se démarque. Elle est audacieuse. Atypique. Ce qui m’a le plus marquée dans ce livre, c’est la construction de ses dialogues, doux mélange de pièce de théâtre (décidément, cette notion revient souvent) et de dialogues traditionnels. Et je dois avouer adorer cette construction qui apporte une touche d’originalité à la banalité que sont les dialogues. Je ne doute pas que cette construction, une fois de plus, puisse être déroutante pour certains lecteurs, mais j’avoue avoir une réelle admiration pour l’écriture de Marguerite Duras et, peu importe ce qu’elle change ou modifie, jusqu’à présent, j’ai adhéré à tout.

Ai-je autant adhéré à l’histoire qu’au changement de style ? Et bien oui. L’histoire de cette famille est touchante à souhait. La simplicité des personnages qui tentent de s’exprimer comme ils peuvent avec le maigre vocabulaire qu’ils ont, qui ne comprennent pas ce que les autres disent, mais cherchent à comprendre et se faire comprendre, qui semblent capturer quelques bribes d’idées qui ont, pour eux, la forme d’un éclat de lumière, sont attachants parce que loin d’être idiots et en plus, ils sont drôles. Leurs faiblesses, ils les connaissent, n’en jouent pas, mais n’en font pas une tare pour autant. Ils vivent avec, en rient tout en essayant de s’élever plutôt que de se conforter dans leur situation précaire. Ils se défendent, s’assument, vivent, et leur union autour du sacré concept qu’est la famille est déroutant. Déroutant parce qu’il y aurait mille autres choses pour lesquelles ils devraient se battre et qu’ils ont choisi cette unité précisément, leur cocon, l’amour, et que cet amour, justement, aurait pu être détruit par tout autour alors qu’il n’en est rien.

Cet amour fusionnel et abusif conduit nos deux aînés, Ernesto et Jeanne vers l’inceste. Là n’est pas le cœur du sujet, mais parlons-en quand même un peu pour les lecteurs un peu frileux (ce que je comprends). Il s’agit en réalité d’amour fraternel comme l’amour maternel et paternel dégoulinent de partout. Il s’agit en fait d’un baiser, d’affection et de tendresse, rien de bien choquant qui pourrait nous mettre mal à l’aise. Tout est sous-entendu et l’on se contente de regards, de gestes, de comportements qui n’ont absolument rien de sexuels, mais qui, même s’ils sont entre frère et sœur, résument à eux seuls la puissance irrésistible de l’amour.
La pluie d’été est un des plus beaux romans parlant d’amour que j’ai pu lire, qui mêle émotions et humour sans que jamais, l’auteure ne juge ses personnages ou les mette dans une situation inconfortable. On sent indéniablement la bienveillance de Marguerite Duras et son talent à tout raconter de façon simple mais profonde. Il y aurait tant de choses à dire sur ce livre que je ne sais pas exprimer, qu’il vaut mieux le lire pour voir et ressentir…

La pluie d’été sur Amazon

Tout à coup, une certaine méfiance traverse le regard d’Ernesto.
Ernesto : Au fait où c’est qu’ils sont mes brothers et sisters…
La mère : Où veux-tu qu’ils soient, à Prisu, tiens…
Ernesto, rit : Au bas des rayons, assis par terre à lire, à lire des albums.
La mère : Ouais. (Elle ne rit pas.) On se demande quoi. Ils savent pas lire, alors… ? Ils lisent quoi, j’te l’demande. Depuis que t’as lu ce livre sur le roi ils sont à Prisu à essayer d’lire aussi… Mais font semblant… oui… voilà la vérité.
Ernesto crie tout à coup.
Ernesto, il crie : V’la qu’ils font semblant maintenant mes brothers and sisters !… jamais… tu entends m’man… font jamais semblant de rien les petits, jamais…
La mère, elle crie : C’est la meilleure ça. Et quoi ils lisent, hein ? Savent pas lire ! alors… lisent quoi les gamins… ?
Les cris d’Ernesto et ceux de sa mère, les mêmes.
Ernesto, il crie : Lisent c’qu’ils veulent, tiens pardi !
La mère, elle crie : Mais ils lisent où à la fin des fins ? Où c’est qu’elle est la criture qu’ils lisent ?
Ernesto : Elle est dans l’livre, la criture, tiens !
La mère : Liraient dans les astres pour un peu alors !
Le rire revient comme une moquerie.
Ernesto, calmé : J’aime pas qu’on touche à mes brothers and sisters excuse-moi, m’man…
Ernesto se lève et sort.
La mère reste immobile. Elle cesse d’éplucher. Songeuse. Gaie aussi. Intriguée.

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