Slimane-Baptiste Berhoun – Les yeux

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Tout en haut du Plateau, le vent pouvait rendre fou.
On avait choisi d’y construire un asile. L’Orme : une grande bâtisse lugubre, battue par les vents et la neige. Même les bombardements de 44 n’avaient pu en venir à bout. À croire qu’il échappait à toute influence humaine.
Et des morts étranges, violentes, il y en avait toujours eu et il y en aurait encore, là-haut. D’ordinaire, personne ne venait s’en mêler. Ni la gendarmerie du Village, ni les réducteurs de tête de Paris.
Si on avait écouté les fous enfermés derrière les murs de l’Orme, on y aurait peut-être vu l’oeuvre d’un monstre. Mais les fous, ça ne s’écoute pas, ça se traite. Ce que le psycho-chirurgien à la tête des affaires médicales de l’établissement sait faire d’une main de fer. À l’abri des regards. À condition de parvenir à se débarrasser définitivement de cette trop curieuse disciple de Lacan venue fouiner dans les dossiers de ses malades.


Les premières de couverture de Bragelonne font bien souvent leur petit effet, et accompagnée de cette quatrième, je n’ai su et pu résister. Et pour être honnête je n’ai pas cherché à le faire, j’écoute très souvent mon instinct et là, toutes mes alarmes se sont déclenchées, celles qui disent qu’un livre sens bon. Très bon même !

Nous voilà donc plongés au cœur d’un hôpital psychiatrique dont les habitudes vont être bouleversées par la visite d’un grand psychiatre, Lacan, venu de Paris pour étudier une patiente, Marguerite, atteinte de prosopagnosie, une maladie rare et méconnue à l’époque – dans les années 50. Alors que l’ambiance tourne à l’euphorie, c’est une jeune étudiante de vingt ans que le directeur et les médecins, plein de projets dans la tête à l’idée que leur hôpital soit mis en lumière par Lacan, vont accueillir. Et rapidement, on va se poser des questions sur la venue de cette jeune étudiante. En effet, plus tôt dans la journée, un commissaire est venu constater le décès d’un gamin de dix ans sans qu’aucune raison évidente ne soit trouvée.
Mais ça n’est pas pour cette affaire-ci que la jeune étudiante et Lacan tiennent tellement à étudier Marguerite. Non, cela concerne une affaire vieille de presque dix ans, un meurtre qui a marqué par son atrocité. Mais Marguerite n’acceptera de servir de cobaye qu’à une seule condition : Lucie, l’étudiante, doit protéger son fils de l’ombre que l’on ne doit surtout pas regarder mais qui visite les patients toutes les nuits. L’histoire a démarré, Lucie a mis les pieds dans un plat qu’elle va regretter d’avoir commandé.

Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains ? ça oui, c’est certain. Certaines scènes peuvent être choquantes et pour illustrer le propos, la première (scène potentiellement choquante) est une lobotomie sur un patient totalement conscient. Alors dit comme ça, c’est vrai que l’on n’imagine pas que l’auteur décrit cette « opération », ni que l’on entend les supplications du patient ainsi que les instruments pénétrer derrière le globe oculaire pour se frayer un chemin jusqu’au cerveau. Et pourtant si, c’est exactement comme cela que ça se passe. Alors pour certains aspects un peu bruts, il faut s’accrocher.
Mais il y a également des instants plus légers, plus drôles qui équilibrent le tout. Des petites phrases bien sorties et tournées qui font sourire et apaise le lecteur qui a, un peu avant, enduré.
« Las, son vieux papa l’avait surpris à mastiquer un savon et, fort logiquement, lui en avait passé un en retour (…) ». D’ailleurs, ce personnage dont la pathologie se résume à manger tout ce qui lui passe sous le nez, pourrait vous donner quelques haut-le-cœur… Charmant.

J’aurais pu lâcher ce livre dès le début et ce pour trois raisons. Et si je les énumère c’est parce que, même si j’ai trouvé leur importance plus tard, sur l’instant j’ai eu peur. Si vous vous retrouvez vous aussi à avoir peur, à « penser que », persévérez 🙂
D’abord parce que l’histoire met un peu de temps à démarrer. Une petite centaine de pages séparent la scène d’ouverture avec le gosse mort étendu dans la cour et l’instant où Lucie est à peu près certaine qu’une ombre rôdant la nuit existe vraiment. Entre les deux, l’intrigue est un peu confuse dans le sens où on ne sait pas trop vers quoi l’on va. Ce sentiment de déambuler dans l’histoire, d’avancer de deux pas puis de reculer d’un, restera jusqu’à ce que j’atteigne à-peu-près la moitié du livre. Ça n’est que lorsque tout s’emballe que je comprends l’intérêt de tout ce qu’il y avait avant. Alors il faut se laisser bercer, laisser les personnages nous tenir par la main parce que tout a une importance et rien n’est laissé au hasard.
La seconde raison porte un nom et elle s’appelle Lucie. Personnage difficile à aimer ou à détester, elle est une énigme. Elle est là, bien présente, mais totalement dénuée de réactions, de sentiments et d’émotions. Apathique à souhait tout en ayant un certain potentiel qui se devine. Mais finalement, ce sont tous les personnages qui sont énigmatiques, qui nous perdent parfois, nous font nous questionner souvent. Petit-à-petit, la relation se crée entre les personnages et le lecteur, chacun montrant enfin son visage et surtout Lucie. C’est elle qui nous guide dans les couloirs, nous présente les patients et leur pathologie et finalement, on enquête avec elle sur cette fameuse histoire d’ombre. La seconde partie créera un lien certain entre le lecteur et Lucie en révélant un événement déterminant de son passé et en lui faisant changer de rôle. Et ce qui est génial dans ce livre, c’est que tous les rôles changent à un moment donné. Le travail sur les personnages est définitivement bluffant, encore plus lorsqu’on atteint le dénouement. On s’attache aux uns pour détester les autres mais rapidement on est pris de compassion pour les autres au détriment des uns que l’on trouve un peu moins sympa d’un coup. Et ce méli-mélo de sentiments vis-à-vis des personnages perdurera jusqu’aux dernières lignes.
Dernière raison : le jeu de séduction entre Gaultier (le pharmacien) et Lucie. L’un voulant séduire l’autre et l’autre qui s’en fiche éperdument. Ce qui m’a dérangé ça n’est pas tant la romance que la naïveté de Gaultier. Qu’il est énervant ce type avec ses questions existentielles dignes d’un gamin de cinq ans qui flirte pour la première fois ! Ç’aurait pu être attendrissant, ça m’a agacée. J’ai cru exploser lorsque l’auteur a pris le temps de dire que les mamelons de la jeune femme durcissent à cause du froid, et elle qui se demande si les gens l’ont remarqué… Mais que l’on se rassure, rien n’est laissé au hasard, je le répète et cette histoire d’amour, ce pan romantique de l’intrigue, est nécessaire. Il fonctionne super bien d’autant plus qu’il est l’élément essentiel du dénouement et qu’il attendrit le lecteur qui en a parfois bien besoin.

Alors oui, la première moitié du livre a été un peu longue, avec des passages qui ne m’ont pas plus transportée que ça mais tout ceci était nécessaire pour la suite et sûrement ai-je trop attendu du livre dès le début. L’auteur prend le temps d’installer ses personnages, de créer des liens et de développer la psychologie de ces derniers. Parce qu’il est nécessaire de tout connaître d’eux et que chacun est une pièce essentielle, un déclic, un cadenas qui s’ouvre à un moment donné de l’intrigue. Mais bon sang que ça vaut le coup de prendre le temps de flâner dans un premier temps pour ensuite en prendre plein les yeux, c’est le cas de le dire. Les patients de l’asile sont aussi effrayants qu’attendrissants, les médecins aussi tarés que bienveillants et le lecteur ne sait plus où donner de la tête tant l’intrigue est riche en rebondissements et retournements de situation. Le côté fantastique de ce thriller est diablement bien construit et utilisé. Minimaliste peut-être mais tellement efficace ! On joue sur la peur mais chaque personne a une définition très personnelle de la peur, souvent liée à l’enfance, et ça, l’auteur l’a tellement bien traité que j’en suis venue à redouter la peur des autres, comme si les personnages m’avaient transmis leurs plus grandes frayeurs.

J’ai adoré ce livre qui avait énormément d’avantages même avant lecture. Il devait me plaire, c’était écrit, je le savais, mais il aurait pu se planter. Et bien non ! Grande réussite, grosse explosion en fin de livre avec un dénouement à la hauteur du reste du texte. Une belle découverte en ce qui me concerne et un merveilleux moment de lecture dont j’aimerais en trouver la saveur plus souvent. Attention néanmoins, certaines scènes gores peuvent choquer certains lecteurs je pense. Personnellement, je les ai savourées 😊 Ce livre est une véritable performance.

Les yeux sur Amazon
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