Marguerite Duras – L’amant

313qrFvi5NL._SX365_BO1,204,203,200_.jpg« Dans L’Amant, Marguerite Duras reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son œuvre. Ses lecteurs vont pouvoir ensuite descendre ce grand fleuve aux lenteurs asiatiques et suivre la romancière dans tous les méandres du delta, dans la moiteur des rizières, dans les secrets ombreux où elle a développé l’incantation répétitive et obsédante de ses livres, de ses films, de son théâtre. Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa « scène fondamentale » : ce moment où, vers 1930, sur un bac traversant un bras du Mékong, un Chinois richissime s’approche d’une petite Blanche de quinze ans qu’il va aimer. 
Il faut lire les plus beaux morceaux de L’Amant à haute voix. On percevra mieux ainsi le rythme, la scansion, la respiration intime de la prose, qui sont les subtils secrets de l’écrivain. Dès les premières lignes du récit éclatent l’art et le savoir-faire de Duras, ses libertés, ses défis, les conquêtes de trente années pour parvenir à écrire cette langue allégée, neutre, rapide et lancinante à la fois, capable de saisir toutes les nuances, d’aller à la vitesse exacte de la pensée et des images. Un extrême réalisme (on voit le fleuve ; on entend les cris de Cholon derrière les persiennes dans la garçonnière du Chinois), et en même temps une sorte de rêve éveillé, de vie rêvée, un cauchemar de vie : cette prose à nulle autre pareille est d’une formidable efficacité. À la fois la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps, des styles, de la mode. » (François Nourissier)


Lorsqu’on est, ou qu’on a été comme c’est mon cas, fan d’Indochine (le groupe de musique), une ombre plane sur nos vies. On a écouté ce chanteur atypique qu’est Nicola Sirkis nous parler de tout un tas de sujets, parfois même de façon trash. Sexe, homosexualité, suicide, homophobie, harcèlement… Des sujets traités assez brillamment et sans arrondir les angles à travers des dizaines de chansons et de clips.
Mais si on a vraiment été happé par ce groupe et qu’on a été au-delà des chansons, alors on a forcément déjà entendu Nicola Sirkis parler littérature dans les interviews – et pas que, Des fleurs pour Salinger est assez éloquent. Un sujet qui revenait très régulièrement, pour ne pas dire à chaque fois. Tout comme cette question irritante à la longue, qui concernait le nom du groupe. Pourquoi « Indochine » ? La réponse était à chaque fois la même : Marguerite Duras.

Indochine s’en est allé, Marguerite est restée.

Au lendemain de la grande opération communication du groupe en 2010, je quittais le navire. Il ne m’a pas fallu grand-chose. Une minuscule désillusion. Pas même une déception. Le dernier album « 13« , a fini de me convaincre que j’avais alors pris la bonne décision.
Alors à défaut d’être satisfaite par la musique, je me suis tournée vers les conseils littéraires du chanteur. Et puis récemment, je me suis souvenue de cette fameuse Marguerite Duras qui prenait une place assez importante dans l’histoire du groupe. Bien sûr, j’avais déjà entendu parler de L’amant mais je ne m’étais jamais vraiment intéressée à l’auteure. Ainsi donc je me suis acheté deux livres de Marguerite Duras dont, bien évidemment, L’amant.

Quand on est habitué à lire des livres au style « moderne », il peut être parfois difficile ou déstabilisant de plonger dans un style non pas ancien, mais adapté à l’époque à laquelle le récit est sorti. Publié en 1984, le style Duras est quand même accessible et loin d’être pompeux dans son vocabulaire ou ses tournures de phrases. Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je ne suis pas fainéante au point de ne pas avoir le courage (ou l’envie) d’ouvrir un dictionnaire, ou de me concentrer deux secondes pour vraiment m’adapter à un style. Pas du tout. Jee parle de modernité dans l’écriture. Et c’est ce qui me fait le plus peur avec la littérature « classique » : la lourdeur du texte dû à l’époque qui m’empêche totalement d’entrer dans l’intrigue.
Dans L’amant, le plus dur est de s’habituer au rythme, à la ponctuation et aux répétitions pas systématiques, mais régulières. Pas le genre de répétitions qui fait passer le lecteur pour un abruti fini, incapable de se souvenir de ce qu’on lui a déjà dit cinq minutes plus tôt. Non. La répétition de mots qui appuie l’idée du texte. Celle qui renforce ce que Duras nous raconte, un peu comme si elle avait peur de nous le dévoiler. Honte, même un peu. Ce phénomène est encore plus appuyé par l’utilisation atypique de la ponctuation. Ce texte est tout en retenu et en pudeur, en simplicité et en sincérité. Ces répétitions et la façon dont les phrases sont coupées et découpées donnent un rythme chantant certain au texte qui le rend crémeux et délicieusement doux, alors que les faits ne le sont pas forcément. Pas toujours. En définitive, l’écriture de Duras était et reste relativement moderne, tant dans le style que les sujets qu’elle traite.

Il est des passages poignants qui nous émeuvent ou nous indignent, parfois les deux. La différence de traitement entre Marguerite et ses frères. L’image sexuelle que l’on voudrait véhiculer d’une gamine de quinze ans. La pauvre blanche que l’on regarde de travers. Les premières caresses, la découverte du corps de l’autre, la première fois. Les premières fois. Bref, Duras fait passer l’émotion en racontant la banalité à l’état pur. Elle la rend belle et attrayante en lui enlevant toute sa banalité au profit d’une originalité créative fascinante.
Une fois que l’on est habitué au style et au fait que, un peu comme Arnaud Tsamere dans un tout autre exercice, Marguerite Duras part un peu dans tous les sens avant d’en venir au fait, le texte coule. Mais attention, encore une fois, cela n’est pas négatif. Elle part dans tous les sens, mais c’est organisé pour atteindre un point précis. Et surtout, l’auteure nous fait voyager.

L’amant est un livre qui se déguste. Il n’a pas la prétention de narrer une intrigue palpitante aux multiples rebondissements. Il n’est pas là pour choquer, interpeller, horrifier ou même émouvoir le lecteur. Il raconte une histoire, une vraie, celle de Marguerite Duras qui, un jour, à quinze ans, a été aimée par un homme deux fois plus âgé qu’elle. Vous imaginez, vous, raconter cela en 1984 ? Il fallait oser, mais, au-delà de ça, le texte est un ovni, l’auteure est un alien qui m’a beaucoup plus touchée que je ne l’aurais pensé, non seulement grâce à ce qu’elle raconte, mais surtout grâce à la façon dont elle le raconte.
Il ne s’agit pas d’une histoire d’amour à proprement parlé ou d’un livre sentimental. L’homme aime. Marguerite non. Ils savent pertinemment que leur histoire va droit dans le mur, ou plutôt vers rien mis à part l’inéluctable fin. Et pourtant, c’est intense, beau et profond. C’est sensuel, sexuel, et sensible. C’est beau d’authenticité. L’amant nous raconte une histoire d’amour qui ne devait pas durer, qui n’était pas autorisée, et qui pourtant a été belle, pure, et qui a marqué l’auteure.

Nicola Sirkis disait de L’amant et de Un barrage contre le pacifique qu’ils « étaient sensuels, charnels, décadents, avec une puissance poétique. » Il avait raison (au moins pour L’amant).

L’amant

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